A quoi pensent les plantes ?

S’il est désormais acquis que tous les animaux sont dotés d’intelligence, celle des plantes, lorsqu’elle est  reconnue, demeure mystérieuse et controversée. Les végétaux sont souvent considérés comme un sous-règne du vivant et seule une minorité d’entre nous se préoccupe de leur destruction. Pourtant, l’étude de la cognition végétale nous prouve que les plantes communiquent, apprennent, tissent des liens et forment un ensemble vivant complexe.

Pour penser leur intelligence, bien différente de la nôtre, Jacques Tassin, chercheur en écologie végétale, nous révèle les réalités intimes des plantes en mêlant science, philosophie, littérature et poésie dans un magnifique livre A quoi pensent les plantes ? paru aux éditions Odile Jacob.

A quoi pensent les plantes ?

« Avec le végétal, nous avons besoin de partager une communauté d’existence, de nous défaire du fardeau culturel qui fait de nous les seuls êtres de l’univers à abriter une âme. » – JacquesTassin

Après cette lecture, votre regard sur le monde végétal sera définitivement changé ! Et, peut-être deviendriez-vous ami avec une Kikitooo ?

Chapitre I : Un autre être vivant

L’homme diffère-t-il fondamentalement des plantes ? La question est saugrenue mais vaut pourtant d’être posée. De fait, beaucoup d’entre nous se la posent. Ne nous dit-on pas en effet que les plantes communiquent entre elles, qu’elles ont une sensibilité, voire une intelligence et une mémoire ? Et les journaux n’évoquent-ils pas depuis quelques mois une mystérieuse neurobiologie des plantes ? Il est vrai qu’irrésistiblement la science évacue l’homme de toute position centrale et le replace en continuité des autres êtres vivants. Les éthologues nous révèlent aujourd’hui qu’aucune spécificité comportementale ne nous écarte tout à fait de l’animal. La barrière entre l’homme et le reste du vivant s’est disloquée, les frontières sont devenues poreuses. Nous descendons marche après marche du piédestal où nos ancêtres nous avaient installés.

Le vivant lui-même se fragmente : les océans et les montagnes ne sont plus des obstacles infranchissables à la circulation des espèces, les animaux jouissent de droits, et les plantes semblent solliciter de notre part un surcroît de considération. Le terme d’« éthique végétale » semble lui-même fleurir.

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Faut-il pourtant en conclure que les plantes nous ressemblent ?

Il est certes bien tentant de réenvisager la plante en la rapprochant de l’animal, et de pointer les similitudes. Notre zoocentrisme irrépressible nous fait mesurer le monde à l’aune de notre condition animale. Hegel fustigeait cette recherche systématique d’analogies entre les règnes, davantage nourrie, lui semblait-il, par un survol extérieur que par l’analyse profonde d’un contenu. Probablement avait-il raison. Mais la tentation reste trop forte. Nous considérons par exemple que la forêt est le poumon de la Terre. Plusieurs ouvrages récents ont été consacrés à la « sensibilité », à l’« intelligence » ou au « comportement » des plantes, se référant invariablement au modèle animal. Rien à voir tout de même avec La Vie secrète des plantes, best-seller imbibé de pseudosciences et concluant à la supériorité de la voyance extralucide sur « les élucubrations ampoulées et poussiéreuses des universitaires ». Mais l’animal est-il vraiment une bonne référence pour penser la plante ? Il faut admettre que le zoocentrisme présente un intérêt heuristique. La démarche aristotélicienne consistant à approcher le moins connu par le plus connu n’est en rien saugrenue, et Fabre estimait utile de « consulter l’animal » pour comprendre la plante. « Ne méprisons pas l’anthropomorphisme s’il nous aide à nous exprimer », ajoute le botaniste Lucien Baillaud.

Mais il est d’autres voies, plus authentiques et plus libres, pour approcher la plante au plus près de son être. Michael Marder, jeune philosophe de l’université du Pays basque à Vitoria-Gastaz, auteur de Plant-Thinking  (2013), nous invite à nous démarquer de nos carcans culturels et du prisme métaphysique à travers lequel nous avons coutume d’envisager la plante. De même que le monde des particules demeure opaque à la physique newtonienne, le règne végétal reste hors de notre portée si nous n’opérons pas un décentrement de notre regard et n’acceptons pas de nous démettre de nos référentiels habituels. Et si, pour envisager la plante, plutôt que le zoocentrisme, nous choisissions le phytocentrisme ? Perspective ardue et certainement illusoire. Posture cependant salutaire pour envisager avec neutralité l’ontologie végétale ou végétalité, terme proposé par l’épistémologue François Delaporte.

Le regard d’Aristote

Ce qui domine de très loin la biomasse planétaire, ce triomphe dans l’aventure du vivant qu’est la plante, se soustrait à notre regard et, docile et silencieux, ne recueille que l’impuissance de notre pensée. Songeons que, dans un hectare de forêt tempérée, on compte 300 à 400 tonnes de biomasse végétale pour 100 à 500 kilos de biomasse animale, les plantes représentant donc au moins 99,8 % de la masse vivante. Elles sont une altérité vivante omniprésente, mais hors de notre portée.

« Cela », sait intuitivement chaque enfant désignant un végétal, est autre chose qu’un animal. Mais, pour apprendre la plante, il se fiera tout de même à ce qu’on lui en dira… et à ce qu’en légua Aristote, dont nous avons adopté le regard. Platon, en accord avec ses prédécesseurs Empédocle, Démocrite et Anaxagore, avait préalablement concédé à la plante des sensations de plaisir ou de peine, même s’il l’estimait inapte à connaître quelque chose d’elle-même. Mais Aristote envisage le végétal, qu’il considère dénué de mouvement et de sensibilité, comme un être doté d’une « âme » nutritive mais non sensitive, menant une vie seulement métabolique, et le place selon une hiérarchie des êtres juste au-dessus du minéral. Par âme, il faut entendre ici principe de vie, et non principe spirituel. De cette proximité ontologique du végétal au sol, nous avons d’ailleurs gardé le terme de « plante » pour désigner la face inférieure des pieds. Théophraste, élève d’Aristote, s’insurge face à cette vision zoocentriste, distinguant plutôt en la faune et la flore des chemins de vie différents. Mais le pli est pris. Carl von Linné reprend à son compte cette vision emboîtée de la nature selon laquelle les pierres « croissent », les végétaux « croissent et vivent », les animaux « croissent, vivent et sentent ». Les penseurs de la Renaissance, qui voient en l’animal à peine plus qu’une machine, déconsidèrent le végétal. De cette succession de regards, nous avons gardé une empreinte profonde : la plante ne demeure à nos yeux qu’un vague frissonnement de la matière, un sous-règne du vivant, une ébauche inaboutie de l’animal, et sa destruction souvent nous indiffère.

À la vérité, les choses ne sont pas aussi simples. Le sociologue des sciences Bruno Latour rappelle que « nous n’avons jamais été tout à fait modernes ». Si nous privilégions la dimension utilitaire de la plante, nous restons fortement imprégnés de ses dimensions symboliques. Nous nous émouvons lorsqu’un platane disparaît de notre rue, et, lorsqu’on nous apprend que telle firme traficote le génome végétal, nous grinçons des dents. Pour le philosophe Jean-Marc Drouin, « les végétaux ne sont pas seulement sollicités pour manger, construire et soigner ; ils alimentent aussi le rêve et la réflexion ». Avec le végétal, nous avons besoin de partager une communauté d’existence, de nous défaire du fardeau culturel qui fait de nous les seuls êtres de l’univers à abriter une âme, cette fois au sens commun du terme. Et, parfois, nous cédons à la tentation de fétichiser la plante. Au reste, Aristote nous fait a minima partager cette âme végétative que traduisent les fonctions physiologiques échappant à notre raison. D’une personne comateuse, on dit qu’elle est un légume condamné à végéter. Mais, observe le primatologue Kinji Imanishi, ses fonctions végétatives demeurent pourtant souveraines sur celles de la raison puisque cette dernière n’a sur elles aucune prise. Le terme « végétatif » revêt une dimension formidablement ambivalente.

Les traditions judéo-chrétiennes ont tout autant relégué les plantes en deçà des créatures vivantes. Dieu créa les animaux mais chargea la terre de produire les végétaux. Noé n’envisagea pas même de sauver les plantes du déluge. (Certes, observait avec humour l’écrivain Pierre Gascar, les jardins de curé, qui ont longtemps offert un refuge à toutes sortes de végétaux, ont dignement rattrapé la chose. Les traditions grecques et judéo-chrétiennes ont remarquablement convergé pour faire de la plante un sous-animal. Pas étonnant que nous empruntions autant au lexique animal pour décrire le végétal.) Aussi les arbres ont-ils un tronc, un pied, sont parfois étêtés, présentent à l’occasion un port pleureur, ont un bois de cœur, une moelle, des vaisseaux où peut couler un lait en guise de sève. Ils sont parcourus de fibres parfois nerveuses, sont souvent marqués de blessures et de plaies dont généralement ils cicatrisent. Leurs fleurs enferment un ovaire contenant des ovules, leurs fruits ont quelquefois une chair et, pour l’horticulteur, leurs bourgeons sont des yeux. Cette liste n’est pas exhaustive, et les emprunts fonctionnent aussi à rebours : ne sommes-nous pas dotés de feuilles (parfois en forme de chou) à la place d’oreilles, et les belles filles ne sont-elles pas de belles plantes au teint de rose ? Sans doute faut-il admettre avec Gaston Bachelard que ces nombreux renvois entre les formes de l’arbre et celles de l’homme sont le produit de notre activité onirique nous conduisant à envisager la plante à l’image de nous-mêmes, et parfois inversement.

Le royaume oublié

Ne sachant reconnaître les plantes pour ce qu’elles sont, nous les oublions. Nous les évacuons de notre représentation du monde. Le vert est, tel le bleu du ciel ou le noir de la nuit, l’une des couleurs dominantes de notre décor, une simple teinte d’arrière-plan qui ne retient pas notre attention. Formations végétales et paysages parfois se confondent et portent alors le même nom : maquis, savane, garrigue, taïga, etc. Mais notre esprit n’en retient que des paysages. Nous oublions plus encore la présence ancienne des végétaux. L’oxygène rejeté par les plantes depuis 3,5 milliards d’années nous semble avoir été là depuis toujours, et le charbon, vestige d’immenses forêts, a toute l’apparence d’une roche. Jean-Marc Drouin observe que, vivante ou fossile, la végétation est une réalité paradoxale omniprésente, aussi familière comme décor qu’étrange et lointaine comme acteur. Le Regnum vegetabile, cette intarissable fontaine de vie qui répond à nos besoins vitaux, alimentaires, énergétiques ou médicaux et dont nous prélevons annuellement un quart de la production, est au cœur d’enjeux économiques, sociaux et politiques où s’entrelacent le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, les OGM, l’agriculture, la phytothérapie, les biocarburants, la gestion des eaux de ruissellement, la déforestation, le reverdissement des banlieues et les plantes invasives. Pourtant, le végétal disparaît derrière l’usage du mot ; il n’est qu’un matériau ou, au mieux, une vague idée. Quantité de livres nous présentent les plantes sans rien nous dire de ce qu’elles sont. C’est que nous sommes condamnés à fermer les yeux sur la plante. Comment pouvons-nous en effet en faire un sujet quand, dit François Delaporte, on en dégrade la représentation pour mieux nous autoriser à l’asservir ?

La science a de ce fait singulièrement tardé à se pencher sur la végétalité. Il a fallu attendre la fin du XVIIe siècle pour que la connaissance de la plante ne procède plus exclusivement d’une aspiration utilitariste, alors que l’investigation de l’animal avait commencé dès l’Antiquité. Rousseau l’avait compris, reprochant à la médecine de s’être emparée des plantes, et écrivant dans sa septième promenade qu’à force de ne chercher en elles que drogues et remèdes on omettait que « l’organisation végétale puisse elle-même mériter quelque attention ». Il fallut être génial comme Goethe ou Charles Darwin pour faire fi des carcans mécanistes et classificatoires en appréhendant librement chez les plantes, l’un l’ontogenèse, l’autre la mobilité.

Pour reconnaître la prééminence de la plante sur notre monde, et notre intérêt à ne plus fermer les yeux sur elle, il suffirait pourtant de nous observer. La plante est en effet notre seconde matrice et nous renvoie à notre propre ontologie. Notre corps s’est façonné au contact des arbres où vivaient nos lointains aïeux les primates, et en est même devenu l’un des prolongements. Nos mythes fondateurs peuplés d’arbres de vie, de forêts sacrées et de jardins perdus ne témoignent que de cela. C’est que, chez nos ancêtres primates, le déplacement dans les arbres a précédé de plusieurs dizaines de millions d’années la marche au sol. Nos mains dotées de doigts flexibles et d’un pouce opposable, nos bras servis par cette merveille anatomique qu’est l’épaule, la composition de notre visage, notre vision stéréoscopique indispensable pour évoluer dans les arbres, notre denture et notre régime alimentaire, pour ne citer que ces traits les plus saillants, témoignent de ce lointain séjour. Jack London se plaisait même à évoquer ces rêves où notre corps éprouve une chute sans fin, qu’il interprétait comme la résurgence d’une angoisse ancestrale que notre mémoire la plus profonde n’aurait jamais oubliée. Ainsi, ajoutait Bachelard, persiste encore sous nos pieds la « gueule dévorante » de l’abîme. Après tout, ne doit-on pas considérer que, si notre corps reste aussi marqué par l’expérience de l’arbre, il est hautement probable qu’il en soit de même de notre esprit ?

Extériorisme

Le propre de la plante est son « extériorisme », au sens où elle est fondamentalement tournée vers l’extérieur, jusque dans ses formes, où la surface prédomine sur le volume, jusque dans l’énergie lumineuse qu’elle recueille puis concentre. Elle ne se confond pas comme l’animal avec sa propre substance organique, mais s’étend à l’environnement physique et biologique où elle se déploie et qu’elle transforme, régulant le microclimat, modifiant la teneur en éléments chimiques du sol, infléchissant la course du feu, régulant celle des eaux, nourrissant et abritant les cohortes animales les plus diverses. Avide de lumière et d’eau, consacrant son existence à étendre ses surfaces, la plante tend à s’héliocentrer par son feuillage et à se géocentrer par ses racines. Elle ne réside pas au seul lieu où elle croît, mais occupe un ensemble plus vaste qu’elle prolonge et dont elle est aussi le prolongement : plante et environnement sont interdépendants et indissociables. L’animal transporte son « ici » avec lui, enfermé dans ses propres contours, et n’entrant jamais tout à fait dans l’« ailleurs ». Quand nous nous déplaçons nous-mêmes, ne voyons-nous pas le monde bouger autour de nous ? À l’inverse, si la plante ne se déplace pas dans l’espace, elle se déploie bien au-delà d’elle-même, prolonge son « ici » mieux que nous ne saurions le faire. « L’arbre savoure la voûte entière des cieux », clamait le poète Rilke.

De cet extériorisme, la photosynthèse est l’apogée, et la fixité, la condition première. Photosynthèse et croissance indéfinie d’une part, fixité d’autre part, sont inséparables. Comment se déplacerait en effet un être vivant dont l’orientation par rapport à la lumière exigerait un réajustement spatial permanent, outre la difficulté de devoir recomposer sans relâche avec des limites corporelles et des surfaces dédiées à la photosynthèse en perpétuelle extension ? L’avion Solar Impulse 2, qui poursuivait son tour du monde au moment où ces lignes étaient écrites, n’évoluait que par un long glissement. Il était peu maniable et présentait une structure aussi longuement déployée qu’inerte. Ces mêmes contraintes s’imposeraient à un végétal en qui naîtrait l’envie de bourlinguer sous une autre forme qu’une graine. Accroîtrait-il ses chances de succès ? Étant donné son triomphe planétaire obtenu en dépit de sa fixité, rien n’est moins sûr.

L’extériorisme végétal s’oppose à l’intériorisme animal. Dans son traité sur les Harmonies de la nature, l’écrivain naturaliste Bernardin de Saint-Pierre avait observé que « le végétal porte en dehors ce que l’animal abrite en dedans ». Lucien Baillaud reprendra cette expression en y apportant quelques nuances : « La plante a ses “organes” à l’extérieur, alors que l’animal les a (surtout) à l’intérieur. » Cette différence tient à la gastrulation chez l’animal, forme d’invagination opérée lors de l’embryogenèse, qui permet de différencier un dedans d’un dehors. Physiologiquement et anatomiquement intériorisé, l’embryon animal tourne alors le dos au monde. L’extériorisme végétal, fondé sur une affinité avec la lumière, s’oppose ontologiquement à l’acquisition d’un milieu intérieur et donc également au développement d’organes intérieurs. C’est de surcroît un avantage pour la plante, fortement exposée à la prédation des herbivores, que de ne disposer d’aucun organe vital.

L’intériorisation animale s’accompagne du maintien d’un milieu marin au sein des tissus, la plante s’étant totalement affranchie de son milieu originaire. Les premières cellules végétales colonisant les surfaces exondées donnèrent naissance aux premiers végétaux pluricellulaires, semblables à certaines algues vertes actuelles. Prenant alors « pied » sur terre il y a 540 millions d’années, ces derniers acquirent des stomates sur leur épiderme, ce qui permit des échanges gazeux avec l’atmosphère. Ils élaborèrent des tissus de soutien et des tubes conducteurs de sève capables d’irriguer les parties aériennes, mais aussi de transporter des macromolécules porteuses d’information génétique comme les ribonucléoprotéines et l’ARN. Il leur fallut alors lentement « apprendre » à composer avec les lois physiques propres à l’étalement de la partie aérienne, à maximiser l’occupation de l’espace, à pallier les contraintes hydriques de l’écoulement de la sève, à tirer parti des principes de résistance des matériaux, pour que l’édifice dressé à quelques dizaines de mètres au-dessus du sol résiste sans trop fléchir aux tourmentes météorologiques. Chez les plantes à graines, le gamète mâle n’eut plus besoin d’eau pour féconder le gamète femelle, ce qui constitua une innovation capitale. Il y a 300 millions d’années, au Carbonifère, la Terre était déjà revêtue de ses immenses forêts houillères. La plante devenue arbre multipliait ses surfaces d’échange foliaire et racinaire. Puis de premières floraisons apparurent au Crétacé inférieur, il y a 130 millions d’années, et les plantes à fleurs devinrent les plus répandues et les plus diversifiées. Nous verrons comment cela se traduisit par de nouvelles formes d’extériorisation, impliquant directement la mobilité animale.

Un paradoxe d’envergure est donc que, tout en étant fixe, la plante est davantage libérée de son giron d’origine que ne l’est l’animal, tourné vers lui-même et vers son passé. Mais ce n’est là qu’une des facettes de la supériorité de son autonomie sur celle de l’animal. L’approche nutritionniste de la plante confirme qu’au plan physiologique la plante vit directement au toucher du ciel et de la terre, bipôle aux extrémités duquel elle tend conjointement par ses feuilles et ses racines. De très loin pourtant, le pôle lumineux prévaut sur le pôle obscur. L’expérience pionnière de Jean-Baptiste van Helmont, qui au début du XVIIe siècle fit pousser durant cinq ans un saule dans un pot, en est parfaitement révélatrice. Il constata en effet au terme de son expérience que l’accroissement du poids de l’arbuste ne se traduisait pas par une diminution équivalente du poids de la terre. Pour 99,8 % de sa matière, la plante s’était façonnée à partir de lumière, d’air et d’eau. La plante naît de la fluidité, et son étoffe dérive de celle de l’air. La prouesse physiologique de la plante est son autotrophie, cette extraordinaire capacité à synthétiser ses propres molécules organiques en tirant parti de l’énergie lumineuse ou, pour le dire plus prosaïquement, en « mangeant la lumière », à une dose telle qu’elle en devient par métaphore un « être de lumière ». La terre reste cependant indispensable à la plante pour lui permettre d’accéder à des macroéléments tels que l’azote, le soufre, le phosphore, le potassium, le calcium et le magnésium, et à des oligoéléments comme le fer, le bore, le manganèse, le cuivre, le zinc, le molybdène et le chlore, éléments auxquels elle ne peut accéder que dans le sol. Des plantes dépendent les animaux, qui tirent indirectement parti de la photosynthèse en consommant l’oxygène rejeté et la matière organique formée. Ce sont ces mêmes animaux dont Francis Ponge disait qu’ils s’étaient ainsi « surajoutés au monde ».

Le chimiste anglais Joseph Priestley s’était ému en 1771 de ce qu’il qualifiait de « générosité végétale ». Après avoir placé un pied de menthe durant une semaine dans l’atmosphère confinée d’un bocal où une souris venait de mourir asphyxiée, il y put maintenir une autre souris durant plusieurs jours. Le végétal s’avérait donc capable de régénérer l’air qu’avait vicié la respiration animale,  et se révélait une forme vivante compensatrice de cette vie animale dont on commençait alors à envisager combien elle est effectivement dotée d’un caractère surajouté au monde… En 1796, le médecin hollandais Johannes Igenhousz précisa le processus inhérent à cette prétendue générosité végétale en montrant qu’en présence de lumière les plantes non seulement transforment le dioxyde de carbone (CO2) et l’eau en matière organique, mais exhalent aussi de l’oxygène. Le physicien allemand Julius von Mayer révéla en 1845 que cette photosynthèse procède de la conversion de l’énergie lumineuse en énergie chimique. Puis le chimiste français Jean-Baptiste Boussingault établit que les feuilles produisent alors de l’amidon. Il fallut cependant attendre les années 1940, avec l’utilisation de l’isotope 14 du carbone et la chromatographie, pour percer tout à fait les mécanismes complexes de la photosynthèse. Les plantes sont bien des êtres de lumière, et apparaissent telles des filles du soleil.

Et puisque c’est ainsi dans le ciel qu’un arbre s’enracine, sa « tête » ne serait-elle pas en réalité enfouie dans la terre, comme l’avait d’abord suggéré Démocrite ? L’idée plut à Aristote, même si Théophraste, qu’agaçait la quête incessante d’analogies entre la plante et l’animal, tenta sans succès de la neutraliser. Le botaniste italien Andrea Cesalpino, qui à cette époque n’en savait guère plus qu’Aristote, reprit d’abord à l’identique ce point de vue, puis vit dans les racines le siège de sensations et d’émotions. De là à y déceler une intelligence, il n’y avait qu’un pas… que franchirent le philosophe Francis Bacon, le naturaliste Lorenz Oken, puis Charles Darwin lui-même et enfin, plus récemment, une assez intrigante Société de neurobiologie des plantes.

Mais faut-il absolument que les arbres aient une tête ? Sur ce point, le poète Francis Ponge tranche en écrivant avec clairvoyance et en se détachant de nos repères métaphysiques communs que les arbres, le plus simplement du monde, n’ont tout simplement « pas de tête ». Comment en effet avoir une tête quand on n’a pas d’organes intérieurs ? Ce serait alors une tête bien vide.

Vivre sans jamais cesser de grandir

Le corollaire évolutif premier de l’extériorisme végétal, par lequel culmine la photosynthèse, est la croissance indéfinie. Chez les végétaux supérieurs tels que les arbres, parfois appelés à traverser les siècles et devant sans relâche réajuster leur port à l’orientation des flux lumineux, il n’y a en effet d’autre solution que de croître indéfiniment. C’est la manière la plus efficace de répondre à l’instabilité de l’environnement lumineux, tout particulièrement lorsqu’on est entouré d’autres arbres. La croissance indéfinie est assurée par un développement non pas embryonnaire comme chez l’animal, mais postembryonnaire. Le végétal ne régénère pas ses tissus cellulaires, mais les étend par addition périphérique de cellules vivantes aux cellules mortes. Ces dernières participent à la vie de l’organisme et lui confèrent en prime des capacités de croissance et d’architecture avec lesquelles l’animal ne saurait rivaliser. Quand ce dernier est soit vivant, soit mort, résume le botaniste Francis Hallé, l’arbre « vit et meurt simultanément » : il coexiste avec sa propre mort, et c’est avec cette compagne qu’il semble reposer dans la coulée du temps.

L’essentiel de la substance de l’arbre se trouve originellement dans l’air. Malgré son indéniable rigidité et le caractère massif de son tronc et de ses branches, sa part vivante est tout autant une fluidité mouvante et légère, capable de s’insinuer dans un lacis de brèches lumineuses. Notre regard reste cependant impuissant à isoler cette partie vivante, ce film souple et superficiel qui drape un corps inerte, archive durcie, « bois de cœur » fait d’un cœur qui jamais ne bat. Ce tronc qu’il est préconisé d’enlacer selon certaines pratiques de relaxation est certes l’axe d’un bipôle reliant la racine à la feuille, la terre au ciel, le chtonien à l’ouranien et « l’infernal au céleste ». Il est peut-être pourvu de propriétés énergétiques singulières. Mais il correspond, outre à une vision analogique de l’arbre héritée du XVIe siècle, qui assimile le bas du tronc à un ventre et l’écorce à une peau, à la part la plus morte de l’arbre. Pourquoi donc ne pas lever plutôt les yeux vers son houppier, manifestation vivante d’une souplesse souverainement supérieure à la nôtre ? Pourquoi ne pas nous émerveiller de sa capacité à tracer son chemin dans l’espace ? Pourquoi ne pas reconnaître en cet arbre l’archétype même de la vie qu’Henri Bergson définissait comme la liberté s’insinuant dans la nécessité ? Ses contours semblables à des volutes de fumée, ses branches tortueuses aux inflexions si gracieuses, ce cheminement vivant qui s’éploie librement dans les airs et qui opère tout autant sous nos pieds, cela ne pourrait-il suffire à notre contemplation ? Ces pratiques relaxantes qui nous sont proposées sont peut-être bienfaisantes, mais elles nous proposent de poser sur l’arbre un regard qui, somme toute, nous en éloigne.

Le caractère indéfini de la croissance végétale tient au caractère totipotent de cellules capables, comme la culture in vitro le montre, de se dédifférencier et, perdant alors la « mémoire » de leur état antérieur, de redevenir semblables à des œufs primordiaux. Dès l’Antiquité, on a en vain recherché dans la graine et dans l’embryon la version miniature d’une forme adulte, telle qu’on la retrouve dans l’embryon animal. Cela n’empêchait pas Malebranche d’affirmer en 1675, sans doute faute d’avoir disséqué suffisamment de graines pour jauger préalablement son propos, que « tous les arbres sont en petit dans le germe de leur semence ». Chez l’animal, les futurs organes et tissus y apparaissent certes prédessinés, et donc effectivement arrêtés. Rien de tel chez les végétaux, dont la morphogenèse se poursuit tout au long de la vie ou, pour mieux dire, démarre lorsque cesse l’embryogenèse. Si, pour l’animal, l’embryon représente un modèle réduit, celui-ci n’est pour la plante qu’un prototype élémentaire, un point de départ, une inflexion première. Théophraste avait bien vu le végétal comme un organisme variable difficile à définir puisque « le nombre des parties d’une plante reste indéterminé : elle peut pousser de partout, puisqu’elle vit aussi de partout ». Merveilleuse intuition d’un phytologue philosophe pourtant né dans la culture de Platon, où tout n’était que formes et idées, mais pour qui le végétal n’avait ontologiquement rien de défini ni rien d’arrêté. La croissance des plantes reste localisée à l’emplacement des méristèmes, véritables fontaines cellulaires en équilibre dynamique et éternellement jeunes. Elle n’est donc pas généralisée comme c’est le cas des animaux.

L’arrêt définitif de la croissance représente chez la plante, rappelle Lucien Baillaud, le prélude à la mort autant que la paralysie l’est pour l’animal. Nous verrons en effet au chapitre suivant que, chez le végétal, l’arrêt de la croissance correspond effectivement à une perte de mouvement. Tout arbre, si vieux soit-il, garde un air d’insolente jeunesse et d’incessant épanouissement. Il est le lieu d’une merveilleuse dialectique du vieux et du jeune54. Conséquence de cette immortalité potentielle mais toujours interrompue par quelque événement fâcheux, l’arbre cumule des records sous quelque dimension qu’on le considère. Le séquoia géant peut atteindre 3 000 ans, dépassant alors 100 mètres de haut pour un diamètre de 6 à 8 mètres et un poids de 5 500 tonnes. Mais il y a plus vieux encore dans le règne végétal, avec le fameux arbre Mathusalem, doyen des végétaux non clonaux qui, perché dans une chaîne montagneuse du sud-ouest des États-Unis, surveille le monde depuis près de 4 850 ans. Ne parlons pas ici des végétaux se multipliant par propagation végétative clonale et dont certains peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’années.

Extrait de : A quoi pensent les plantes ?  – Jacques Tassin
© Photo Pixabay

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