Alejandro Jodorowsky

Alejandro Jodorowsky est un artiste inclassable. Poète, écrivain, cinéaste, dramaturge, auteur de bande dessinée, co-fondateur du théâtre panique mais aussi thérapeute, inventeur de la psychomagie, tarologue et créateur du fameux cabaret mystique.

Et même après avoir vérifié tous ses titres, j’ai encore l’impression d’en avoir oublié quelques uns.

« L’art véritable doit changer les gens, leur esprit et leur âme […] Tu ouvres la prison de l’autre avec ta propre liberté. »

© Ana Bolivar

C’est avec ses propres mots que je peux résumer l’influence de l’œuvre d’Alejandro Jodorowsky sur moi. Son art a contribué à mon changement et sa liberté, à ouvrir ma prison.

Je voue à Jodorowsky une profonde reconnaissance et une infinie gratitude. Son œuvre, dont il me reste beaucoup à découvrir, m’accompagne, depuis quelques années, comme un précieux ami vers lequel je me tourne pour demander conseil. Elle a joué et joue encore un rôle certain dans mon cheminement parce qu’elle m’a permis de trouver certaines réponses et de poser de nouvelles questions. Et, surtout, parce que je retrouve dans le parcours de Jodorowsky, bien qu’il soit très éloigné du mien, des situations vécues et des interrogations similaires aux miennes.

Pour vous faire (re)découvrir cet artiste, je choisis de partager son portrait écrit par Gilles Farcet dans le livre le théâtre de la guérison et un extrait très poétique de son film autobiographique la danse de la réalité.

Portrait de l’artiste en personnage panique

Alejandro Jodorowsky - Le théâtre de la guérison

Lorsque, à l’issue de soirées passées dans sa bibliothèque à deviser de psychomagie, je demandai à Alejandro Jodorowsky s’il entendait me prescrire un acte, il me rétorqua que le seul fait de confectionner ce livre en sa compagnie constituait un acte suffisamment puissant. Pourquoi pas ?

À dire vrai, Alejandro est en lui-même un acte psychomagique ambulant, un personnage hautement et définitivement « panique » dont la fréquentation introduit quelques fissures dans l’ordonnance de notre univers en apparence si prévisible.

Tout à la fois metteur en scène ayant, avec ses complices Arrabal et Topor, marqué l’histoire du théâtre à travers le mouvement si bien nommé « Panique », réalisateur de films cultes, tels El Topo ou La Montagne sacrée auxquels les impayables Américains consacrent thèses et savants ouvrages, écrivain, auteur de bandes dessinées se payant le luxe de travailler avec les plus grands de nos dessinateurs, père attentif de cinq enfants avec chacun desquels il entretient aujourd’hui une relation chatoyante, « Jodo » est aussi le tarologue hors normes dont les intuitions fulgurantes en ont ébahi plus d’un, le clown convulsif du « Cabaret mystique » qui, à l’heure où le public parisien boude les conférences, fait régulièrement le plein par la seule puissance publicitaire du bouche à oreille, le magicien international – interstellaire aurait-on envie de dire, sous l’influence de Moebius – que consultèrent rock-stars et artistes du monde entier…

Ce Chilien d’origine russe longtemps établi au Mexique et désormais enraciné à Vincennes est un personnage comme les romanciers de ce temps sont trop frileux pour en créer, un être qui a su mettre l’imagination au pouvoir dans tous les recoins de son existence multidimensionnelle.

Sa demeure, savant alliage d’ordre et de désordre, d’organisation et de chaos, est à l’image de son locataire et tout simplement à l’image de la vie. C’est en soi une expérience que de se rendre en cette pépinière parsemée de livres, de vidéos, de jouets d’enfant… On y croisera peut-être les dessinateurs Moebius, Boucq ou Bess aussi bien qu’un chat, une femme venue d’on ne sait où et qui semble pour un temps veiller sur la maisonnée… Il y a là un lieu de puissance poétique, une concentration d’énergies foisonnantes et néanmoins maîtrisées.

Faut-il le préciser, travailler avec un personnage panique n’est pas une sinécure. Et tout d’abord parce que Jodo ignore superbement plannings, agendas et autres contraintes temporelles qui régissent la vie des terriens. Lorsque nous eûmes achevé La Tricherie sacrée et qu’il me proposa de l’aider à coucher sur le papier son aventure psychomagique, je compris qu’il me fallait m’y consacrer toutes affaires cessantes. Avec lui, point de prévisions, de dates fixées longtemps à l’avance, de rendez-vous dûment notés : les choses se font sur l’instant. Tout est chez lui de l’ordre de la fulgurance. Non qu’il soit incapable de se soumettre à une discipline et de se plier à des horaires, bien au contraire ; mais enfin, il y a là un mystère : comment cet homme qui, sitôt nos entretiens psychomagique mis en boîte, partait réaliser un film au titre évocateur (The Rainbow Thief : Le Voleur d’arc-en-ciel) peut-il diriger un tournage à gros budget, dompter des monstres sacrés tels que Peter O’Toole, Omar Sharif ou Christopher Lee, imposer sa sensibilité à des producteurs aussi avides qu’inquiets et par ailleurs ne rien noter de ses engagements futurs, accepter en septembre une conférence pour mars sans le moins du monde en consigner le jour dans un quelconque carnet, si bien qu’à l’approche de l’intervention prévue, il s’avère nécessaire de le traquer de peur que, totalement oublieux de son engagement, il ne disparaisse à l’autre bout du monde ?

Convaincu de la nature convulsive du réel, Alejandro a ceci de fascinant et d’épuisant qu’il met de la démesure dans toutes ses manifestations. Lui donne-t-on un public qu’il résiste rarement au plaisir de le pousser à bout. En cela très sud-américain, ce phénomène qui en privé sait se montrer le plus doux et le plus humble des hommes peut en un clin d’œil se muer en un opéra baroque de la même veine que ses films où le grotesque le dispute à la gravité, l’obscène au sacré. Il se tient toujours sur la frange, danse sur la subtile frontière séparant la création de la provocation gratuite, l’innovation de l’atteinte sauvage au bon goût, l’audace de l’indécence… Familier de ces méthodes après plus de quinze années de collaboration, Moebius, le génial dessinateur de l’Incal, y voit « la technique employée par Alejandro afin de saper la résistance de l’univers »…

Reste qu’avec « Jodo », les choses s’arrangent toujours, nonobstant les traumatismes infligés aux nerfs des organisateurs. Il n’a pas son pareil pour faire pivoter une situation s’annonçant sous les pires auspices et s’y entend à retourner le réel comme un gant.

Pourquoi ne pas raconter ici une anecdote représentative de ce basculement de la réalité auquel il convient de s’attendre dès lors qu’on a l’audace de s’attacher à ses pas.

Nous étions convenus d’intervenir ensemble dans le cadre d’un salon où se côtoient chaque année marchands de légumes biologiques, vendeurs de bains à remous, ésotéristes de tout poil, chantres de mère nature, éditeurs et médecins parallèles… Était-ce une erreur tactique ? Toujours est-il que, venu à Vincennes quérir mon héros, je le trouvai immergé dans l’élaboration d’un scénario de BD et peu disposé à s’en arracher afin d’aller parler à « la Marjolaine » ainsi qu’il le disait si joliment…

J’insistai néanmoins, arguant que nous étions attendus et ne pouvions faillir à notre parole, tant et si bien que Jodo consentit en maugréant à monter dans ma voiture, non sans me répéter tout au long du trajet : « Yé né le sens pas, tou sé… Yé né crois pas que nous devrions aller à la Marjolaine… »

Parvenus à notre destination, nous y trouvâmes le pire, à savoir une salle ouverte à tous les vents, sans micro ni chaises pour les conférenciers et une centaine de personnes venues, non pour Jodorowsky mais, suite à un cafouillage de programmation, pour le docteur Woestlandt, sympathique auteur de best-sellers médico-ésotériques… Tandis que j’enrageais, mon génial complice, après avoir d’un coup d’œil pris la mesure de la catastrophe, me lança d’un ton fataliste : « Tou vois ! Yé té l’avais dit ! », puis fit mine de tout bonnement s’en aller…

Ma compagne courut alors après Jodo et le supplia d’intervenir tout de même. Sans doute sensible aux arguments féminins, Alejandro revint sur ses pas et me dit dans son sabir : « Bueno, ils attendent lé docteur Westphaler, OK, pourquoi tou né mé présentes pas comme étant loui ? Dis-leur que yé souis lé docteur Wiesen-Wiesen et yé vé leur parler… »

Peut-être aurais-je aujourd’hui relevé ce défi ; mais j’étais à l’époque encore trop pénétré de cette idée conventionnelle selon laquelle le docteur Woestlandt est le docteur Woestlandt, Gilles est Gilles et Jodo est Jodo… Mon principe de réalité m’interdisait de me prêter à cette mascarade. Aussi bafouillai-je quelques paroles convenues pour introduire mon dangereux ami qui, se plantant solidement devant l’assistance décon-certée, s’adressa à elle sur un ton conciliant : « Écoutez, yé né souis pas lé docteur Westphallus ; mais ça né fé rien, la personne n’a pas d’importance ! Alors, considérez que yé souis lé docteur Wiesen-Wiesen et posez-moi toutes vos questions. Peu importe la personne, yé vous répondrai comme si y’étais lé docteur Wouf-Wouf… »

Tout d’abord médusé, le public ne tarda pas à céder au sortilège et se mit à entrer dans le jeu de Jodo qui, sous mes yeux incrédules, se tailla un franc succès. Ce fut bientôt à qui lui exposerait ses petits problèmes cependant que de son timbre chantant il invitait ses auditeurs improvisés à pleinement tirer parti de la chance qui leur était accordée par un caprice du destin : « Attentione, posez bien vos questions, c’é la derrrnière fois que yé viens à la Marjolaine… »

Après qu’il se fut arrêté au stand des éditions Dervy pour y acheter le livre du docteur Woestlandt (« Tout dé même, yé dois savoir qui est cé docteur Westphaller, non ? »), Alejandro se rendit à la cafétéria où, trônant au centre d’un vaste cercle d’admirateurs, il continua avec une inépuisable gentillesse à dispenser conseils et remarques éclairées.

Ce fut ainsi qu’un après-midi commencé sur le mode du fiasco s’acheva en apothéose.

Il faudrait aussi évoquer son intuition saisissante : il n’est pas rare qu’Alejandro, rencontrant une personne pour la première fois, lui décoche à brûle-pourpoint quelque vérité cachée sur son compte, donnant ainsi à son interlocuteur la troublante impression de se trouver en présence d’un mage omniscient.

Un ami – appelons-le ici Claude Salzmann – n’a pas oublié cette soirée où au sortir d’une conférence par elle-même épique, alors que nous nous étions attablés à la terrasse d’un café de la place Saint-Sulpice, Jodo entreprit de manière incongrue mais non sans délicatesse, de lui faire l’une de ces petites révélations dont il a le secret : « Écoute-moi, Salzmann, yé peux té parrrler ? Tou es oune ami dé mon ami, alors yé vé mé perrmettrrre dé té parrrler, si ? Écoute, Salzmann : si yé té regarrde, yé vois oune homme parrtagé entre deux natourres : ta lèvre soupérieure est trrès différrrente de ta lèvre ineférrrieure. » (Jetant un œil sur Claude, je notai pour la première fois ce trait pourtant frappant de sa physionomie.) « Ta lèvre soupérieure, trré mince, est celle d’oune homme sérrrieux, spiritouel, présque rrrigide ! És la lèvre d’oune ascète… Mais ta lèvre ineférrrieure, beaucoup plou grrrosse, charrrnoue, és la lèvre d’oune homme sensouel, amourreux dou plaissirrr. Hein, tou as ces deux natourres en toi, il faut qué tou les concilies… » Quoique en elle-même des plus simples, cette observation ne laissa pas de frapper mon ami qui s’employait précisément comme jamais auparavant à unir en lui ces deux penchants – contradictoires selon la logique de la surface, complémentaires selon celle de la profondeur.

Combien de personnes n’ai-je pas ainsi entendues rapporter qu’Alejandro, en s’aidant d’une carte de son jeu de tarot ou de sa seule puissance d’observation, avait, d’une parole, résumé leur difficulté du moment, exposé au grand jour quelque secret arcane de leur être ?

Lui ayant un jour amené une amie dont il ne savait rien et qu’il rencontrait pour la première fois, je fus saisi de le voir, sans même que la personne eut formulé une question, résumer en quelques phrases, après qu’elle eut tiré les cartes, l’essentiel de la situation dans laquelle elle se trouvait. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que notre homme suscite passions et dévotion.

Le roi Jodo trône en sa cour, entouré d’un essaim de fidèles à qui le « Cabaret mystique » tient lieu de très sainte messe. Il en est qui depuis des années ne manquent jamais cet office, recueillent avec onction la plus farfelue des boutades du maître…

Dois-je le préciser, je ne me compte pas au nombre de ces ouailles. Quoique le « presque jeune homme » que je suis ait davantage à apprendre du « presque vieux monsieur » (pour reprendre les termes utilisés par Alejandro dans sa postface à La Tricherie sacrée), c’est avant tout en tant qu’amis que nous avons dialogué. D’où la saine perplexité que j’oppose parfois à ses dires et qui a pour heureux effet de le contraindre à préciser sa pensée.

Car sa fulgurance, si propre à fasciner, prête aussi au doute, voire à l’irritation : pour exactes qu’elles soient souvent, ses intuitions à l’emporte-pièce paraissent parfois un peu rapides. Après l’avoir vu se livrer à ses thérapies éclairs dans le cadre du « Cabaret » où, en l’espace d’une soirée, il se targue de dénouer de vieux nœuds psychologiques d’un coup d’arbre généalogique agrémenté d’un zeste de « psychomagie », le spectateur sympathisant mais ayant conservé un brin de sens critique ne pourra qu’osciller entre l’admiration et le scepticisme, l’ébahissement et le doute. Admiration, ébahissement, parce que la performance de cet acteur hors pair, son habileté à gérer l’énergie d’une salle de cinq cents personnes et l’évidente pertinence dont ses propos, dans le fond, ne se départissent jamais, ont de quoi couper le souffle. Scepticisme, doute, car ces soirées truffées de rires et d’émotion, au cours desquelles la misère humaine se voit mise en scène avec une folle audace, où complexes et traumatismes se trouvent exposés au grand jour puis traités par le « maître » avec un savant alliage de perspicacité, d’outrance et de bienveillance, inaugurent un nouveau genre, celui du « reality show » spiritualo-analytique. L’on quitte la salle à la fois séduit et inquiet, en s’interrogeant sur les retombées réelles et les effets à long terme de tout ce bric-à-brac artistico-thérapeutique.

Il y a de l’arracheur de dents et du docteur Élixir chez le visionnaire de Vincennes qui lui-même se qualifie de « tricheur sacré ». Mais cette facette de « charlatan transcendantal », partie intégrante du personnage Jodo, est en fin de compte au service d’une rare énergie de compassion. On pourrait tout aussi bien dire d’Alejandro qu’il est un boddhisattva à la sauce sud-américaine – sauce pimentée, très pimentée…

N’est pas tricheur sacré qui veut ; sous la démesure et l’apparente facilité de cet artiste hors normes, se cachent beaucoup de rigueur – rigueur bien à lui, mais rigueur tout de même –, un inépuisable potentiel créatif, une profonde vision poétique et, je le crois, beaucoup de bonté.

Car notre homme a le cœur pur. S’il est roi, Jodo n’abuse pas du pouvoir absolu que lui ont octroyé certains de ses sujets. Sa Majesté est à elle-même son propre fou, n’hésitant jamais à mettre son enseignement sur la sellette à travers une bonne mesure de bouffonnerie. Bien qu’il ne dédaigne pas toujours les hommages de ses disciples, il n’a en fin de compte cure de se voir érigé en idole. Fondamentalement désintéressé – ainsi que j’ai moi-même maintes fois eu l’occasion de le vérifier –, Jodorowsky demeure, à mon sens, un être lucide, au fait de ses talents comme de ses limites. Ayant eu la chance d’approcher quelques vrais maîtres – dont le Japonais Ejo Takata qui le marqua au fer rouge du zazen –, il sait n’être pas un gourou au sens strict et noble du terme, mais un gentil et fort dérangeant génie auprès duquel chacun peut faire un bout de chemin.

« Grandis un peu », lança un jour Jodo à sa fille Eugénie, âgée d’une vingtaine d’années ; ce à quoi celle-ci lui rétorqua : « Et toi diminue un peu ! » Le fait que ce soit Alejandro lui-même qui, non sans fierté, me rapporte cette fine réplique de sa progéniture en dit long sur le personnage.

Serviteur de la vérité se donnant parfois des allures de faussaire, saltimbanque outrancier ne demandant qu’à faire silence et à s’incliner devant qui le dépasse, Jodorowsky est bien de la race des fous de sagesse. Si le clown mystique a de quoi inspirer fascination ou répulsion immédiates – et parfois les deux mêlées –, l’homme gagne à être connu dans toute sa richesse intérieure.

Quoiqu’il ait publié plusieurs romans et nombre de scénarios de bande dessinée, Jodorowsky aura attendu l’âge de la retraite pour livrer sur le papier ce qui lui tient le plus à cœur. Avec l’art d’un Castaneda qui eût fait du théâtre, Alejandro m’a entraîné, au fil de nos entretiens, en un périple magique. C’est à ce voyage que vous voici maintenant conviés. Autant autobiographie artistico-spirituelle que traité sur une thérapeutique nouvelle, fenêtre ouverte sur un monde où la poésie s’incarne en émeutes, où le théâtre se meut en sacrifice rituel et où une bien réelle sorcière armée d’un couteau de cuisine guérit les cancers, change les cœurs et alimente les songes de la nuit, le présent ouvrage restera, je l’espère, comme une trace du passage parmi nous d’un être d’une dimension peu ordinaire.
Gilles Farcet

 

Lire un extrait de la danse de la réalité

 

 

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