Créativité et liberté

Il n’y a créativité que dans l’absence d’intention, l’absence d’attente. Tout projet nous maintient dans la mémoire. On ne peut pas alors parler d’action, mais uniquement de réaction ; il n’y a que répétition. Vivre sans projet, c’est être créatif. On se rend compte qu’il n’y a rien à accomplir, rien à devenir. On est présent d’instant en instant. Y-a-t-il des questions sur ce sujet ?

Parlons de la force du désir. Dans le désir, il y a une force, une énergie : je vais vers quelque chose, je veux accomplir quelque chose. Ce désir fait partie de moi, de ma nature. D’une certaine façon, nous sommes des êtres de désir. Il est apaisant d’entendre parler d’être sans projet mais, quand je regarde en moi, je vois des désirs…

Vous voyez des images : l’image que si vous couchiez avec votre voisine, si vous achetiez une belle voiture ou si vous pratiquiez le yoga, vous trouveriez quelque chose qui vous satisferait. C’est un fantasme, une illusion.

À un moment donné, il vient une forme de maturation. On n’a plus besoin de fabriquer quelque chose. Plus besoin de fabriquer une vie – une belle vie, une vie réussie, aimer, être aimé, être approuvé, être quoi que ce soit. Vous êtes ce que vous apporte la vie. Vous êtes en prison, vous êtes avec un ami qui meurt, vous ne savez pas comment payer votre loyer : c’est cela, la vie. Rien ne manque. L’idée d’attraper quelque chose vous quitte. Il va vous venir cette saveur…

Le problème n’est pas le désir, mais l’histoire bâtie autour. Quand le désir se libère des images, il reste un vrai désir : le désir de la vie.

La vie est trop mobile pour penser. Elle est trop belle pour faire des projets. Tous les projets sont médiocres. Vouloir cet homme, cette femme, cette religion… Pourquoi se priver du reste ? Il faut tout vouloir ! Vouloir une chose, c’est se couper du reste.

Votre désir est ce qui se présente. Pas de choix à faire : vivre avec la réalité. Ce qui change change, mais vous ne vous cherchez plus dans le changement, dans l’accomplissement. Les choses s’accomplissent. Si vous êtes peintre, vous pouvez signer une œuvre ; vous ne vous prenez pas pour le peintre. Vous pouvez vous marier ; vous ne vous prenez pas pour le mari. Vous pouvez avoir des enfants ; vous ne vous prenez pas pour le père.

Pourquoi se limiter à une fonction ? Quand vous êtes avec un enfant, vous êtes le père. Quand il y a un feu à éteindre, vous êtes le pompier. C’est la situation qui nous donne la qualification.

Le désir de quelque chose est un désir trop mièvre. Il faut tout vouloir.

Quand il y a choix, il y a un engagement : il y a un choix, un désir, la créativité…

Il n’y a aucune créativité dans une décision, dans un désir. La créativité, c’est d’être sans désir. Alors la créativité vient vous chercher. Un peintre qui veut peindre ne peut pas peindre. Mais il peut être disponible. Dans cette disponibilité, de l’intuition surgit l’exécution de la peinture. Vouloir être créatif est un manque de créativité. Cela signifie que vous voulez vous couper de l’univers pour être créatif ! Chaque instant est créatif : des cellules naissent, d’autres meurent, il n’y a que créativité. Le voisin meurt, des enfants naissent, voilà la créativité. Être disponible à la créativité du moment. Selon votre capacité, vous allez l’exprimer dans la chorégraphie, la poésie, l’éducation de votre enfant, le pain que vous faites si vous êtes boulanger, la loi que vous faites respecter si vous êtes policier. Là vous serez créatif, en accord avec vos qualifications. Mais vouloir être créatif est un manque d’écoute. Le vouloir bloque la créativité.

Quand vous ne pensez plus, vous allez recevoir quelque chose qui vous dépasse. Mais quand vous pensez, quand vous cherchez à être créatif, vous allez répéter tout ce que vous savez. Vous allez faire comme l’art pictural japonais des XVIIIe et XIXe siècles : un art qui n’a plus de vie, qui copie et n’a souvent qu’une très grande technicité. Regardez au contraire la peinture chinoise de la même époque : elle est encore vibrante de vie !

Le créateur est celui qui se tait. Il ne cherche pas. Ne pouvant chercher que dans sa mémoire, il ne trouverait que ce qu’il projette, le connu et non le neuf. C’est le monde qui, dans son silence, le trouve. L’univers est à sa disposition.

Cela est vrai quel que soit l’art. Le poète qui réfléchit n’est pas un poète. Le poète est quelqu’un qui sait se taire. Dans ce silence, il entend sa poésie, et il écrit ce qu’il entend. La créativité naît du silence, elle ne vient pas de la pensée.

Le créateur peut avoir des moments d’interruption, des moments où il se coupe du fil de la création. Il respecte ce temps d’arrêt. Chez les grands peintres, on connaît de ces tableaux demeurés inachevés pendant deux ou trois ans. Puis l’intuition revient et l’œuvre se complète. Un chorégraphe ou un compositeur peut participer d’une création, être porté par elle. Puis quelque chose s’épuise. Il met cela de côté ; il y reviendra en son temps. S’il cherche à forcer, à finir mentalement ce qu’il a reçu en tant que grâce, cela se sent, s’entend, se voit. À un moment donné, vous n’achevez plus la vie.

Il n’y a rien à expliquer, rien à justifier. Chaque œuvre est sans cause, sans sens. L’œuvre est à elle-même sa propre raison. Parce qu’elle vient de la créativité même, toute œuvre d’art se situe au-delà de la compréhension. Vouloir comprendre un objet d’art, c’est demeurer dans la mémoire. On ne peut pas comprendre la peinture, la musique, la danse, l’architecture. Cela vient d’au-delà de la pensée ; cela jaillit de l’humilité.

La vie n’est pas autre chose qu’une œuvre d’art. Vous écoutez la vie, il y a une résonance en vous. Alors vous vous mariez, vous divorcez, vous avez des enfants : toutes les possibilités sont là.

Y a-t-il des techniques pour être créatif ?

Aucune technique ! Une technique n’est que mémoire. D’instant en instant, vous vous rendez compte que vous êtes constamment dans la technique, que vous essayez de réussir votre vie, que vous essayez d’être créatif. C’est tout. Clairement, sans ego, vous voyez que vous êtes toujours en train de prétendre, en train de savoir ce qui est juste. Vous ne pouvez pas faire autrement ! Quand vous avez peur, vous ne pouvez pas ne pas avoir peur. Quand vous avez un désir, vous ne pouvez pas ne pas l’avoir. Quand vous êtes agité, vous ne pouvez pas ne pas l’être.

Il n’y a que l’émotion dans la vie. Vous vivez avec cette émotion clairement. Vous n’êtes pas dans l’émotion ; l’émotion est en vous. Vous laissez la tristesse, la peur, l’avidité, le désir vous visiter. C’est une caresse, quelque chose se libère. Mais il n’y a pas de technique, de but. C’est ce qui s’accomplit à chaque instant quand on ne ruine pas cet instant en voulant réussir sa vie, en voulant être créatif.

Se rendre compte qu’on est constamment en train d’imposer à son corps, à son psychisme et à son entourage une idée : « Ça serait mieux comme ça. » Voir qu’on agit en dictateur. Quand vous laissez votre psychisme et votre entourage être ce qu’ils sont, alors ils se révèlent. Une clarté se fait. Il y a action. Mais vouloir quelque chose, être agité et vouloir être tranquille, avoir peur et vouloir ne plus avoir peur, là, on fait intervenir la technique… C’est un ajournement.

Si vous voulez apprendre à donner un coup de pied, si vous voulez apprendre à pêcher ou à chanter, vous apprenez la technique. Mais pour ce qui est de vous sentir disponible, heureux, il n’y a pas de technique possible.

Il suffit de se rendre compte qu’avoir un projet c’est bâillonner la vie et qu’on est toujours dans un projet. Vivre avec cette résonance, sans commentaire. Je ne peux pas être autrement ! Je ne peux pas m’empêcher de préférer qu’un enfant vive plutôt qu’il meure, de préférer que mes parents soient en meilleure santé, de préférer avoir un compte en banque mieux garni, et pas de cancer, et être plus grand, et être ceci, et avoir cela… Chacun a ses fantasmes ! S’en rendre compte suffit. Toutes ces préférences viennent du fantasme selon lequel je saurais mieux que Dieu comment les choses devraient être. À un moment donné, je ne me prends plus pour Dieu.

Quand je n’ai plus en charge le monde, quand je n’ai plus la charge du voisin, de l’environnement, du gouvernement, du corps, du psychisme, je deviens disponible à ce qui est là : la clarté.

Dans la clarté, il vient une utilisation fonctionnelle de notre organisme. Ce n’est plus une utilisation pour quelque chose mais par quelque chose. Plus de but possible. Le but, c’est la vie, à chaque instant, sans choix. Pas de technique possible. Vous êtes condamné à être heureux.

Voir qu’on est constamment dans le futur : « Je serai heureux quand je serai comme cela ; je serai heureuse quand j’aurai un mari, quand j’aurai divorcé, quand j’aurai deux enfants, si mon enfant ne meurt pas… » C’est toujours demain. À un certain moment, vous n’avez pas besoin de tout cela. Le bonheur est dans l’instant.

Qu’est-ce que l’on peut faire pour changer le monde, pour qu’il soit meilleur, pour que les gens s’entretuent moins, par exemple ?

Il faudrait en tuer, du monde, pour parvenir à ce que les gens s’entretuent moins ! Je ne dis pas de ne pas vibrer à certains événements politiques. Il y a une guerre : on y fait face. Mais votre action devient moins idéologique ; elle devient fonctionnelle. Cela n’interdit pas que, si la situation le veut, je participe à la violence.

La violence est neutre. Le sentiment de violence est psychologique. Un lion mange un zèbre : il n’y a pas de violence au sens psychologique. La véritable violence, c’est l’idéologie. La violence, c’est penser qu’on n’aurait pas dû vous gifler il y a trente ans, qu’on n’aurait pas dû vous violer, vous battre, que votre patron devrait vous considérer autrement, que votre femme ne devrait pas coucher avec le voisin, que votre enfant ne devrait plus faire ceci ou cela, que votre chien devrait être différent. C’est cela, la violence ! C’est elle qui, petit à petit, se cristallise dans la société. « Mes parents devraient être autrement, ils devraient me comprendre, ils devraient m’aimer… » Quelle souffrance que d’attendre ou de revendiquer l’amour !

À un moment donné, vous ne partez plus en guerre contre la vie. Vous n’êtes plus en guerre contre la mort, contre la maladie. Vous n’êtes plus en guerre tout court. Quand vous n’êtes plus en guerre, vous participez profondément à la paix.

Tant que vous êtes en guerre contre la guerre, vous la stimulez. Avoir peur de la violence stimule la violence. Vous passez devant un chien et vous avez peur de lui : il vous attaque. Vous agressez le chien par votre peur !

La peur agresse. Celui qui a peur provoque l’attaque. On le voit bien quand on pratique les arts martiaux. Quand vous êtes présent, tranquille, vous ne stimulez pas la peur. S’il y a une attaque, vous y faites face ; mais ce n’est pas violent. Le corps peut être marqué, mais votre psychisme ne l’est pas.

Il faut une certaine maturation pour comprendre cela. On peut se sentir gêné par ce qui est exprimé ici. Aspirer à une vie spirituelle, morale, religieuse est tout à fait respectable. Simplement, cela ne nous concerne pas, ici. Nos rencontres sont faites pour des gens qui n’ont plus d’idéologie spirituelle, morale, religieuse ou politique.

Elles sont pour ceux qui ont compris que tout ce qui est pensé vient de la mémoire, que la seule religion, la seule spiritualité qu’ils peuvent connaître est celle de leur mémoire et qui pressentent quelque chose au-delà de la mémoire. Ils savent également que toute tentative de la pensée ne peut que stimuler la mémoire. Ils ont donc cette conviction que c’est dans la disponibilité, dans la tranquillité que jaillit la spiritualité.

Si vous apprenez qu’il y a eu un tremblement de terre en Grèce et que vous sentez que vous devez aller aider, vous y allez. C’est justifié. Si la vie vous appelle, vous répondez.

Ici, on partage cette conviction qu’il n’est de problème que psychologique. Ce que je ressens sensoriellement ne pose pas de problème. Le problème appartient à une histoire, à une réflexion. On peut avoir des problèmes fonctionnels ; ils ne sont plus problématiques psychologiquement.

Qui est ce « je » ou ce « vous » qui va prendre la décision, puisqu’en fin de compte vous dites qu’il n’y a personne ?

Quelle décision ?

Celle de s’engager dans ceci ou cela.

Il n’y a pas de décision. Cela se fait spontanément. Quand vous conduisez une voiture et que vous voulez éviter un porc-épic qui traverse la route, vous n’avez pas le temps de décider si vous allez l’écraser ou non. Selon votre capacité et celle de votre voiture, selon les conditions météorologiques, etc., vous l’évitez ou vous l’écrasez.

Le mouvement se fait sans réflexion. Vous ne décidez rien.

Il n’y a jamais de décision dans la vie. La décision, c’est une illusion. Vous ne décidez pas d’être attiré par telle femme ou par tel homme. Vous ne décidez pas de tomber malade. Vous ne décidez pas d’être ému par Mozart, le quewali ou le makam d’Asie centrale. Qu’est-ce que vous pouvez décider ? Vous ne décidez rien du tout.

Si vous voyez une vieille dame agressée dans la rue, vous ne décidez pas de partir en courant, d’être figé sur place, paralysé par la peur ou au contraire d’intervenir aussitôt, porté par une décharge d’adrénaline. Il n’y a aucune décision.

Alors, il n’y a pas de lâcheté ?

La lâcheté existe aussi peu que le courage. Être lâche ou courageux est une illusion. Certains sont paralysés à la vue du sang qui coule : leur corps se tétanise. Ils ne sont pas lâches pour autant ! D’autres ont un choc d’adrénaline à la vue de ce même sang : ils se mettent à bouger plus vite. Ils ne sont pas courageux ! C’est purement hormonal.

Lâcheté et courage n’existent pas. Il y a ceux qui ne peuvent s’empêcher d’intervenir et ceux qui sont figés sur place.

Rien n’est plus approprié qu’autre chose ?

Ce qui est approprié, c’est ce qui se passe. Même le mot « approprié » n’a pas de valeur. Que veut dire « approprié » ? Ce qui existe existe ! Vous recevez une gifle ? Vous recevez seulement une gifle. Il n’y a rien qui soit approprié ou non. Est-ce que l’hiver est approprié ?

Le printemps est-il approprié ? Ma femme convient-elle ? À quel âge est-il juste de mourir ?… Cela n’a aucun sens.

Mais quand on fait face à la situation clairement, alors il y a action. Et vous n’y êtes pour rien. Selon que votre père vous a violé, qu’il vous a battu, qu’il a été tendre avec vous, vous allez partir en courant ou vous allez aider la vieille dame. Vous n’y pouvez rien. Vous allez avoir peur ou non. Vous ne décidez pas d’avoir peur ! Quand deux animaux se battent et que l’un d’eux se soumet, il n’est pas lâche : c’est comme cela. Il fait ce qu’il a à faire dans l’instant.

Cela fait plaisir de se croire courageux ou lâche. Mais à un moment donné vous n’entretenez plus une image de courage ou de lâcheté. Vous n’avez plus l’illusion d’avoir raté quelque chose dans votre vie, pas plus que d’avoir réussi. Vous n’avez pas peur de rater ce qui arrive ; vous n’avez plus l’idée de vouloir réussir ce qui arrive.

Une vie réussie, une vie ratée : vous avez raté quoi ? Ce sont des fantasmes bourgeois. On ne peut rien rater, on ne peut rien réussir ; la vie est ce qu’elle est. Ce n’est pas parce qu’on divorce qu’on rate quelque chose. Ce n’est pas parce qu’on se marie qu’on gagne quelque chose. Ce sont des valeurs dont la société a peut-être besoin pour son équilibre. Vous respectez le décorum, mais vous n’êtes pas obligé de vivre avec des valeurs si légères.

Le courage n’existe pas. Évidemment, si vous vous preniez jusque-là pour un homme très courageux, voilà un moment difficile à passer…

Qu’advient-il du libre arbitre et du choix ?

Si vous êtes un poète, vous récitez une poésie sur la liberté. Si vous êtes un philosophe, vous allez pouvoir écrire des choses profondes sur elle. Si vous êtes un musicien, vous allez créer des compositions musicales qui expriment le conditionnement et la liberté. Si vous êtes un danseur, vous allez exprimer la liberté dans une chorégraphie… Mais c’est une allégorie. Il n’y a personne de libre. Ce sont des manières de penser sans substance.

Vous voulez dire que nous n’avons aucune liberté ?

Je veux dire que si l’on vous attache sur une chaise et que l’on stimule certaines régions de votre cerveau au laser, vous allez avoir chaud, vous allez avoir froid, vous allez aimer, vous allez haïr, vous allez avoir peur, vous allez être heureux ou triste, vous allez vous sentir malade ou en bonne santé, léger ou lourd… Je ne vois pas où est la liberté.

Autrement dit, nous sommes des automates ?

Si vous êtes une entité exceptionnelle, sans cerveau ni corps, il est possible que vous ayez une liberté. Mais nous parlons ici des êtres humains, dotés d’un corps et d’un cerveau. Quand on donne à ces êtres humains quatre pastilles de L.S.D., on voit ce qui reste de leur liberté…

Vous rencontrez des gens dans la rue qui vous semblent antipathiques. D’autres vous sont sympathiques. Dans les deux cas, cela vient de la mémoire accumulée depuis de très nombreuses années. Selon ce qu’a été votre petite enfance, vous vous sentez disponible à certaines formes de corps, mal à l’aise avec d’autres. Chez certains, c’est la couleur de la peau qui vous gêne, chez d’autres l’odeur, la manière de bouger, etc. Il n’y a aucune liberté là-dedans : tout cela dépend de conditionnements génétiques.

Tant que vous avez un corps et un cerveau, il n’y a que conditionnements. Sur le plan humain, ce qu’on appelle la naissance est la naissance d’un corps ; ce qu’on appelle la mort est la mort d’un corps. Tout le reste est une illusion philosophique. Vous pouvez vous sentir libre de ce corps, de ces émotions ; mais vos émotions et votre corps ne sont que conditionnements.

Quand vous voyez tel type de femme se promenant devant vous, il y a toujours une émotion. Si vous voyez telle nourriture, sentez tel vin, contemplez tel paysage, regardez telle scène de massacre à la télévision, ou si l’on égorge votre enfant devant vous, vous ne pouvez pas décider de votre réaction. Simplement, à un certain moment, vous ne vous prenez plus pour la réaction. Vous sentez en vous la tristesse, l’agacement, la rage, la colère, la joie, l’équilibre, l’harmonie, la jalousie, la peur… Mais quand vous sentez la peur, vous n’avez plus peur : vous êtes disponible à la peur. Comme quelqu’un qui pratique des activités dangereuses pour le corps : il sent la peur, il est disponible à la peur, mais elle ne le gêne plus pour agir.

Quand vous sentez la peur dans la poitrine ou dans le ventre, vous n’avez pas peur. Vous sentez la jalousie, mais vous n’êtes pas jaloux. Cela, c’est possible. Mais vous ne pourrez jamais changer votre fonctionnement biologique.

Ce que l’on croit voir changé, il était dans la nature des choses que cela change. Un athlète court de plus en plus vite parce qu’il a le potentiel de courir de plus en plus vite : c’est son potentiel qui le pousse à s’entraîner. L’entraînement chez quelqu’un qui n’a pas ce potentiel n’amènera rien. Ce que l’on fait participe de notre qualification. Mais le corps n’est que conditionnements. Quand on a goûté aux drogues, on voit très bien ces choses-là.

Quand vous n’avez plus de but, qu’il n’y a plus rien à accomplir dans votre vie, c’est là qu’il y a la beauté et la joie ! C’est là qu’il y a l’action ! Vos nuits de sommeil se réduisent. Votre capacité d’agir augmente. Il n’y a plus la peur d’échouer : il n’y a pas d’échec pour vous ! Tout est une réussite. Les voisins pensent que c’est un échec, mais pour vous c’est une réussite.

Il n’y a que la réussite, d’instant en instant. Vous perdez votre argent : c’est une réussite. Vous êtes malade : c’est une réussite. C’est ça, la vérité de l’instant.

Vous pouvez écouter la vérité de l’instant. Le reste, c’est un fantasme : comment le monde devrait être, comment votre enfant devrait être, comment votre corps devrait être, comment votre femme devrait être… Toutes ces choses sont parfaites ! Quand je ne m’en rends pas compte, j’ai un problème.

Chaque fois que quelque chose m’agresse, je dis merci. Je regarde et je vois que c’est moi qui m’agresse en pensant qu’on devrait me traiter autrement. J’arrête de m’agresser et je regarde de nouveau : je vois que c’était un cadeau pour que je me libère de ma propre agression. Tout ce qui nous agresse, c’est un cadeau pour nous montrer nos peurs. Là, il y a vraiment créativité, action.

Être disponible. Quand vous êtes avec des hommes d’affaires, vous vibrez aux affaires. Quand vous êtes avec des musiciens, vous vibrez à la musique. Si vous êtes avec des hors-la-loi, vous vibrez à eux. Il n’y a rien qui vous soit étranger. Face au violé et au violeur, vous êtes clair. Alors vous pouvez aider vraiment. Vous pouvez aller dans des régions difficiles, n’importe où : rien n’est difficile.

Au contraire, dès que vous avez un projet, un désir, une ambition, tout ce qui va à son encontre devient un ennemi. Vous matraquez à droite et à gauche tout ce qui va à l’encontre de votre projet misérable. Être sans projet, voilà le grand projet ! La non-action, c’est la véritable action : tout est possible. Tous les arts viennent de cette non-action. La rapidité, la puissance, la beauté, tout cela vient de la non-action.

L’intention bloque le courant. Un boxeur qui veut frapper ne peut pas frapper. La volonté tend le corps, les épaules montent, les coups sont freinés. Le véritable coup vient tout seul, sans intention, donc sans appel, et il est presque impossible à prévoir. Il n’y a plus de boxeur ; il n’y a que boxe. La vie est trop belle pour qu’il y ait un acteur, une personnalité.

Mais nous avons tous besoin de sécurité !

Votre sécurité, c’est ce qui se présente à vous. Les hommes, les femmes, vos enfants, votre voiture, votre maison : tout ça va disparaître, exploser, mourir. Alors, où est la sécurité ? La sécurité, c’est d’être présent. Il n’y a que le présent. Dans le présent, personne ne manque ! Vous êtes disponible : là, il y a la sécurité. Je me sens à la maison. Pas besoin de prendre l’avion pour rentrer chez moi. Ma maison, c’est la disponibilité. Il n’y a pas de sécurité quelque part. De toute façon, la vie se charge de remettre en question la sécurité que représente votre mari, votre femme, votre enfant, votre corps ou votre compte en banque. La vie est très créative.

La sécurité ne dépend pas d’une situation. Ça ne veut pas dire que vous faites n’importe quoi ! Vous respectez votre structure corporelle et psychologique. S’il vous est plus confortable physiologiquement de vivre avec un homme, avec une femme, avec un chien, vous le faites. S’il vous est plus confortable de manger une nourriture équilibrée et que vous en avez les moyens, si vous ne vivez pas en Russie ou en Afrique, par exemple, vous le faites. Mais vous ne vous cherchez plus là-dedans. Votre manière de vivre devient secondaire. Du fait que c’est secondaire, cela devient clair, donc facile. Où que vous soyez, il y a une facilité de vivre.

Si vous avez énormément d’argent, vous gérez énormément d’argent. Si vous avez peu d’argent, vous gérez peu d’argent. Vous respectez le fonctionnement des choses. Vivre seul, vivre à deux, avoir des enfants : ces choses-là n’ont aucune importance. Il n’y a rien qui soit mieux.

Le fait que vous ne vous cherchiez plus là-dedans vous rend très sensible à ce qui éveille en vous une résonance. Quelque chose résonne autour de vous et vous trouvez l’environnement qui vous convient. Il n’y a pas de hasard. Ce que l’on fait, on le fait par résonance.

Si l’on mange une nourriture saine, c’est pour la joie de la manger, pas parce que c’est bon pour la santé. La santé est un concept. Si demain je me fais écraser par un tracteur, que j’aie mangé des germes de blé ou du bifteck ne fera pas une grande différence… Mais pour la joie, manger des graines germées, si vous en avez les moyens, si c’est possible, faites-le. Si vous vous mariez, si vous avez des enfants, si vous faites du théâtre, du chant, de la musique, si vous travaillez, c’est pour la joie de le faire.

On fait les choses pour la joie de les faire ; cela ne rapporte rien. Quand ce que je fais m’apporte quelque chose, je suis encore dans une histoire. Quand j’ai l’idéologie de vivre comme ceci ou comme cela, la moindre chose que je rencontre m’agresse. Si je n’ai pas d’histoire, je ne me sentirai pas agressé. Le corps peut être agressé. Si on lui donne du saucisson, il peut se sentir agressé. Mais vous ne vous sentez pas agressé. Quand il n’y a rien à manger, vous ne mangez pas : vous ne vous sentez pas agressé. Quant au corps, il réagira comme il réagira ; ce n’est pas un problème psychologique.

Quand vous n’avez plus besoin d’homme ou de femme pour vivre avec vous, là vous pouvez vraiment vivre avec un homme ou une femme. Parce que vous n’avez plus rien à prendre. Vous ne vivez pas une idylle, vous vivez ce qui est présent. Vous ne percevez pas l’autre tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est. Il n’y a pas de surprise. Vous n’attendez rien : vous avez tout.

La joie, c’est de donner.

Il y a des conditions qu’on veut changer. Si on est malade, par exemple…

Si vous êtes malade, la seule façon de savoir comment faire face à la situation, c’est d’écouter. Pour savoir quel genre de médecin vous devez aller voir, pour savoir ce qui convient à votre cas, il faut écouter. La maladie, c’est ce qui est là. Je dis oui, je fais face à la maladie, je suis présent. Quand vous êtes sensible, la maladie n’est jamais une surprise. La maladie se construit très longtemps à l’avance ; ensuite seulement elle apparaît.

Mais admettons que vous ayez un projet, devenir bouddhiste, par exemple, alors évidemment vous n’écoutez pas votre corps. Vous êtes en train de devenir bouddhiste, de devenir sage ! Dans ce cas, bien sûr, la vie vous surprend.

Vous êtes totalement présent. Il reste une sensibilité, une vibration, un mouvement, une caresse, un effluve qui commence à parler. Quand vous recevez un coup de poing, c’est tout le corps qui le reçoit ; vous l’absorbez de partout. Quand vous sentez une maladie dans un doigt, dans un genou, dans le ventre, c’est encore une défense ; vous devez distribuer la maladie partout, la laisser vous envahir entièrement. Quand vous avez peur, vous laissez la peur vous envahir totalement ; vous n’avez pas peur, vous sentez la peur.

Je laisse la sensation de la maladie, la chaleur etc., me parler. Dans cette disponibilité, il y a l’espace dans lequel l’intuition peut venir : vous allez voir un chirurgien, un homéopathe, un psychothérapeute, vous changez votre alimentation, vous divorcez, vous épousez votre voisin, vous changez la place de votre lit, vous repeignez votre maison, vous devenez bouddhiste, peu importe ! Quoi qu’il vous vienne, cela viendra par l’écoute de ce qui est là. L’action vient de l’écoute de ce qui est là. Il n’y a pas d’autre possibilité.

Mais si on vous dit que vous avez un cancer, vous oubliez votre corps. Vous ouvrez des livres pour voir ce qu’on dit sur le cancer et vous essayez de soigner le cancer dont parlent ces livres… Non ! C’est moi, le cancer. Nous avons tous le cancer. Peut-être que je vais mourir d’autre chose. C’est une histoire, un fantasme, cette idée que je mourrai du cancer.

Je laisse le cancer vraiment me parler. Et là je vois ce qui convient. Pas pour combattre le cancer, pas pour éliminer la maladie, mais pour aller avec elle, pour sentir ce qui est là. Cette écoute peut même vous amener à entreprendre un traitement médical dit « agressif ». Mais, dans tous les cas, oubliez les livres. Dans l’écoute, on voit des guérisons extraordinaires. Il n’y a pas de combat. Il y a une écoute.

Je trouve que cette sensibilité-là, quand on est avec soi-même ou avec des gens qu’on aime, avec qui on se sent en sécurité, on peut l’accueillir. Le problème, c’est l’orgueil. On se sent faible, on sent qu’on a peur, on veut préserver une certaine image. C’est l’orgueil qui fait qu’il y a souffrance, du moins par rapport à l’entourage. Je comprends que lorsque cet orgueil est là, je le constate, je le ressens, je n’essaie pas de lutter contre lui.

Vous n’avez plus l’orgueil d’être sans orgueil.

C’est cela.

Quand on est orgueilleux, c’est cela, la réalité. Dites merci. J’ai la chance de me rendre compte de cela, je deviens disponible. Ce qui est inutile va s’éliminer. Il restera ce qui est nécessaire pour fonctionner. Vous n’avez pas besoin de l’orgueil pour fonctionner. Ça va s’éliminer. Mais si vous avez l’orgueil de ne pas être orgueilleux, c’est sans fin. Ce qui agresse, c’est l’image.

Selon la physiologie que l’on a, on fait certaines choses plus facilement que d’autres. Tout le monde ne peut pas être policier, ou chirurgien, ou chanteur. Certaines natures n’ont pas la capacité de faire face à la violence extérieure ; ce n’est pas un handicap. Vous vivez avec votre capacité. Si vous êtes incapable de voir le sang couler, vous ne vous engagez pas dans la police ni dans les hôpitaux, etc. Ce n’est pas quelque chose qui vous manque. Simplement, vous n’avez pas cette disponibilité-là. Si vous n’avez pas l’oreille musicale, ce n’est pas la peine d’entraîner votre voix. On doit vivre fonctionnellement, selon sa capacité.

Mais c’est très difficile de faire entendre cela à quelqu’un qui vit dans la souffrance !

Finalement, ce que j’entends de vous, c’est d’amener la personne à accepter ses limites. Est-ce cela ?

Ce ne sont pas des limites ! Mais est-ce qu’elle peut faire autre chose ? On fait face à ce qui est là. Quand quelqu’un est dans la misère, la première chose à faire est de faire connaissance avec la misère. Souvent, celui qui vit dans la misère vit dans l’idée de ne plus avoir de misère. Il n’est plus avec sa misère : il est toujours là-bas, « Quand je n’aurai plus de misère »… Non. Je suis dans la misère ? Je vis avec la misère.

Certains se sentent dans la misère parce qu’ils ne peuvent acquérir une voiture ; mais s’ils vont au Népal, ils se sentent très riches ! Quelle est cette misère qui traumatise ? C’est une idée, un jugement. Tôt ou tard, vous faites face à votre situation, sans psychologie. Vous devenez disponible. C’est dans cette disponibilité que les occasions ont le plus de chances de vous apparaître.

Comment amèneriez-vous la personne à faire face à cette misère ?

Aimer cette personne. L’aimer comme elle est. Elle va se sentir, avec vous, sans besoin de changer. Elle va se rendre compte qu’enfin on ne lui demande pas d’être autre chose que ce qu’elle est. On ne demande pas au tortionnaire de ne plus être un tortionnaire, au pauvre de ne plus être pauvre, au malade de ne plus être malade. Ils peuvent respirer, enfin ! C’est la première chose.

Il y a une détente. Dans cette respiration, si vous avez un don thérapeutique, vous trouverez les éléments pour participer à un éclaircissement. Mais il ne faut pas essayer d’amener quelqu’un à quoi que ce soit. Si j’essaie d’amener quelqu’un, je quitte ma résonance.

Quand je vois quelqu’un de triste, je me réfère à la joie que je connais. Je ne peux rien faire d’autre. Si je ressens sa tristesse de manière psychologique – c’est-à-dire si elle me rend triste –, je suis dans une illusion.

Plus je suis avec celui qui souffre, plus je me réfère à ce que je connais de tranquille. La personne va alors sentir la tranquillité. Mais si je souffre avec elle, j’aggrave sa souffrance. Souffrir pour l’autre, c’est une illusion. Quand on souffre pour l’autre, on augmente la souffrance. Le thérapeute ne s’occupe que de lui-même et de rien d’autre. Cela exige de lui de ne pas avoir l’histoire de vouloir guérir, de ne pas avoir d’histoire pour l’autre.

Être sans histoire est sans limite. Mais dès que vous vous occupez de l’autre, il n’y a plus qu’histoire. Si l’on pense s’occuper des autres, c’est que l’on est malade. C’est une forme de prétention, de violence, de dictature. Il n’y a pas de problème avec les amis qui meurent, qui vivent, qui sont malades : il y a ceux qui guérissent et ceux qui ne guérissent pas… Quand je suis avec un ami qui meurt ou qui se trouve dans une situation difficile, je me réfère constamment à ce que je sens en moi d’essentiel.

Voir que la souffrance de l’autre c’est la joie en train d’accoucher : c’est douloureux, un accouchement. Nous avons tous eu besoin de moments de souffrance pour découvrir en nous ce qui est essentiel. Je ne voudrais pas ne pas avoir eu la souffrance que j’ai vécue. Ce serait une forme de sacrilège.

Si vous avez un ami qui n’a rien à manger, vous lui donnez de l’argent, ce n’est pas un problème. Si vous vous y connaissez en thérapie, en soins médicaux, et que vous aidez une personne malade, ce n’est pas un problème. Mais vous ne le faites pas contre quelque chose. Vous le faites par évidence, par affection pour la personne. Quand vous aimez quelqu’un, vous aimez que la personne vive, vous respectez le fait qu’elle meure. On respecte ce qui est, totalement… Il faut un certain niveau pour entendre ça.

Comment peut-on aider une personne qui a des difficultés à laisser partir un être cher ?

Vous ne pouvez aider personne. Vous référer vous-même à cette disponibilité, c’est tout ce que vous pouvez faire. Vous allez alors aider tous les gens en deuil que vous rencontrez, mais sans tristesse. Vous êtes touché par la tristesse de quelqu’un, mais sans être affecté. Cela vous ramène intensément à la joie.

Comment expliquez-vous que Jacques Lusseyran, plutôt jeune à l’époque où la cécité puis l’arrestation et le camp de concentration l’ont frappé, ait eu cette maturité qu’on lui voit dans son livre ; qu’il ait pu, si tôt, envisager les choses comme il l’a fait… si on ne fait pas intervenir le principe de réincarnation ?

J’admire, c’est magnifique. Je n’ai pas d’explications. Pourquoi pas, après tout ? Il est presque plus étrange que des gens vivent dans l’histoire que leur prochain mari, leur prochaine voiture ou leur prochain séminaire va leur apporter quelque chose ! N’est-ce pas plus étrange que de vivre clairement ?

Croire que ce qui va arriver me concerne est étrange. Étrange de penser que j’ai besoin de quoi que ce soit, que je dois réussir quelque chose. La réussite est dans chaque instant, la perte dans chaque instant. Qu’y-a-t-il à réussir ?… C’est un fantasme. Un enfant le sent. Il n’a rien à réussir ; il joue, il est heureux. Il ne faut pas travailler dans la vie, il faut jouer. Le jeu, c’est de se rendre compte que la réussite et la perte ne sont pas l’essentiel. Il n’y a pas de réussite, il n’y a pas de perte ; il n’y a que l’essentiel. On ne risque rien, on peut prendre tous les risques.

Mais il faut une forme de maturité pour jouer. Beaucoup de gens ne peuvent pas jouer à la roulette car ils ont peur de perdre. Ils vont jouer un peu : cinquante dollars, cent dollars. Mais mille dollars, cinq mille dollars, là, par peur, ils ne peuvent plus jouer. Le but de la vie, c’est de jouer.

Qu’est-ce que l’on peut perdre ? Je peux tout perdre, mais qu’est-ce qui me manque ? Il ne me manque que quelque chose. Et je n’ai pas besoin de quelque chose. Ce dont j’ai besoin, c’est ce que je sens à chaque instant.

Qu’est-ce que je peux perdre, profondément ? Je peux perdre la vue, mais je ne perds que la vue. Il n’y a rien qui soit à moi. Je ne peux pas perdre un enfant ou perdre des parents : ils ne sont pas à moi ! Les enfants meurent, les enfants naissent. Qu’est-ce qu’on peut perdre dans la vie ? Il n’y a rien à réussir et rien à rater. C’est comme un nuage qui passe : est-il raté, est-il réussi ? Tous ces concepts n’ont pas de sens. C’est un fantasme.

La beauté de la vie, c’est de faire face, à chaque instant, à ce qui est là. Le vent me caresse la joue, un chien me lèche la main, quelqu’un me lèche le pied, quelqu’un me donne un coup de pied : je suis présent, clairement, d’instant en instant. Il n’y a pas de demain. C’est la seule manière de vivre. Le reste, ce n’est pas la vie, mais un misérable ramassis de concepts.

La vie est trop riche, trop belle pour laisser de la place à une réussite ou à un échec. Ça n’a pas de sens ! Que l’enfant réussisse ou rate un examen est inévitable. Sa maturation vient comme cela ; elle ne peut pas venir autrement. Bien sûr, vous n’allez pas dire à votre enfant : « Tu ne gagnes rien si tu gagnes. » Non. Un enfant a besoin de certaines notions. Mais on peut les transmettre avec légèreté : qu’il rate n’est pas très grave. Il semble justifié de transmettre certaines notions, mais si l’enfant estime que prendre des hallucinogènes ou risquer sa vie chez les parachutistes est essentiel pour lui, il faut qu’il le fasse.

Ce que j’entends, c’est que, s’il n’y a pas maturation, c’est parfait aussi.

Pour avoir vingt ans, il faut en avoir eu dix. Des antagonismes surgit la compréhension. Mais, généralement, on ne veut pas les antagonismes : on ne veut pas avoir peur, on ne veut pas être triste, on ne veut pas être angoissé, on ne veut pas être malade, on ne veut pas que les enfants meurent, on ne veut pas qu’ils se droguent, on ne veut pas être en prison… parce qu’on a un projet. Chaque fois qu’un événement arrive, on dit : « Non, non, ce n’est pas ça, ce n’est pas ça. La vie c’est autre chose. »

À un moment donné, je me rends compte que je dis constamment non à la vie. La vie, c’est ce qui m’arrive maintenant. Ça ne peut pas être autre chose. Ma vie n’est pas demain.

Vivre comme si on allait mourir dans un quart d’heure. Vous avez encore un quart d’heure pour respirer, pour sentir, pour voir, pour entendre, pour goûter, pour ressentir, pour être totalement là. Vous êtes dans un avion qui tombe, c’est la folie autour de vous : vous êtes totalement présent, vous profitez de ces derniers instants. Vous n’allez pas vous mettre à penser. Chaque instant est ainsi.

Généralement, on pense : « Je ne devrais pas avoir peur, je ne devrais pas être angoissé, je ne devrais pas être jaloux, je ne devrais plus jamais faire ça ; quand je serai comme ça… » On n’est jamais présent : comprendre le mécanisme. Ce n’est pas une critique : on se rend compte du fonctionnement. Vous voyez ce mécanisme constamment en activité : « Quand je serai comme ça, quand je me serai marié, quand j’aurai des enfants, quand j’aurai divorcé, quand j’aurai adopté tel enfant, que je serai devenu riche, devenu un sage, quand j’aurai une troisième maison, deux maîtresses, deux chevaux de course… » Chacun selon son fantasme ! Vous réalisez cela et, à un certain moment, vous vous rendez compte que tout ce que vous voulez, vous l’avez déjà. Tout ce que vous aurez demain est présent. Vous êtes disponible.

S’il y a des maîtresses, s’il y a des chevaux de course, s’il y a une maison, s’il y a un enfant, vous êtes présent, vous êtes vraiment là. Présent à ce qui est là, pas à ce qui devrait être là. Vous ne demandez plus à votre maîtresse, à votre femme, d’être comme elles devraient être, mais vous les prenez comme elles sont. Vous ne demandez rien. Là, il y a un espace, il y a une liberté. Quand je ne demande rien, l’entourage m’inspire. Il n’y a rien qui soit superficiel. L’entourage est au-delà de toute la richesse que l’on peut imaginer. On ne demande plus aux gens d’être autres que ce qu’ils sont. On vit avec ce qui est là. Il n’y a rien à renier. Vous êtes disponible, adaptable à ce qui se présente. Vous faites face. Vous laissez de côté la spiritualité, les techniques, les espoirs, tout ce qui « devrait être ». Comme un enfant qui joue sans essayer d’apprendre quoi que ce soit. Mais si j’ai la prétention d’aider mon entourage, je suis bon pour l’asile psychiatrique : je me prends pour Napoléon. J’ai besoin de me prendre pour le pape pour bénir…

C’est l’entourage qui me bénit. Tout ce qui m’arrive est une bénédiction. Se familiariser avec la joie de vivre qui est sans raison. Rêver d’un très bon repas, d’un très bel enfant, d’une très belle maison, d’avoir un très grand maître spirituel, tout cela va vous quitter. Vous allez vous sentir heureux sans raison. Votre mari vous trompe, vous avez perdu votre argent, vous n’êtes pas en très bonne santé : la vie est ce qu’elle est. Vous allez vous sentir disponible à ce qui se présente. Il y a tellement de moments de joie sans raison qu’on n’a plus aucune raison d’être heureux dans la situation. Toutes les situations amènent à cette disponibilité.

La beauté est ce qu’elle est. Il y a des moments qui nous touchent plus que d’autres, pour des raisons génétiques. Mais on n’a plus besoin de ces moments-là. S’ils arrivent, c’est merveilleux. Même si vous êtes seul, sans amant, sans maîtresse, sans argent, sans santé, sans maison, il reste cette joie de vivre. Il n’y a plus de relation de cause à effet.

C’est à ce moment que l’on est efficace. Si vous avez un harem à mener, vous le menez organiquement, de manière harmonieuse. Si vous avez des fortunes à gérer, vous le faites de manière intelligente, harmonieuse, de façon que la société en bénéficie. On gère son corps de manière intelligente, pas pour quelque chose. Il n’y a plus de raison, de but à ce que l’on fait… Alors on se familiarise avec la joie qui est sans raison.

Quand la maîtresse trouve un meilleur amant, que l’enfant s’en va, que la maladie vient, que la maison s’écroule, il reste cette disponibilité. Tout ce qui vient va partir. La beauté d’une rencontre, d’un concert, c’est leur côté éphémère. La durée n’existe pas, c’est une histoire. Quand on est amoureux, c’est d’instant en instant. Vous n’êtes pas amoureux pour vingt ans… Mais ça peut durer trente ans ! Chaque jour, tout se joue. Le corps est en bonne santé, mais il peut se faire écraser… On fait face à ce qui est là. La beauté est dans chaque instant, sauf quand je prétends qu’elle dépend de la situation.

Il n’y a rien à demander dans la vie. Je ne demande rien : je demande ce qui est là. L’harmonie n’est pas le résultat d’une réflexion. Il n’y a rien à comprendre. Il s’agit de vivre avec ce ressenti, se familiariser avec lui, être disponible !

Tout événement vous caresse, vous touche : vous allez respirer tous les événements. Vous regardez la télévision, il y a un tremblement de terre : vous sentez la tristesse des gens, leur malheur, vous êtes disponible à cela. Peut-être que vous allez aider, mais vous allez être en paix. On sent les choses. On vit dans le senti. Il n’y a rien à penser. C’est un peu comme notre réunion de ce soir. On a parlé de beaucoup de choses, peu importe : une fois rentré chez soi, ce qui va rester n’est pas ce qui a été dit, mais un ressenti. Se donner à cette résonance.

C’est le senti qui nourrit. Ce n’est pas une situation, c’est nous-mêmes qui nous nourrissons de cette disponibilité d’être sans projet, sans but. Goûter à chaque instant. Me rendre compte que, dès que j’ai un but, je nie la beauté, je nie la joie d’être là : je prétends encore que c’est pour demain.

Je n’attends plus demain, je me donne à l’instant. Il n’y aura jamais de demain.

Merci d’avoir été présents.

Extrait du livre d’Éric Baret, le seul désir.

© Photo Pixabay

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