L’espèce fabulatrice

A quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? C’est à cette question que tente de répondre Nancy Huston dans un essai, l’espèce fabulatrice. Extrait !

L'espèce fabulatrice

Naissance du sens – Extrait

 » On croit toujours qu’elles en ont lourd sur le cœur, les mouettes, alors que ça ne veut rien dire du tout, c’est votre psychologie qui vous fait cet effet-là. On voit partout des trucs qui n’existent pas, c’est chez vous que ça se passe, on devient une espèce de ventriloque qui fait parler les choses, les mouettes, le ciel, le vent, tout, quoi… » Romain Gary

Animaux nous sommes.

Mammifères, primates super-supérieurs, etc. Sans plus de raison d’être sur la planète Terre, ni d’y faire quoi que ce soit, que les autres espèces, sur cette planète ou une autre.

Mais nous sommes spéciaux.

Tous les animaux, diversement, constatent, enregistrent, réfléchissent. Leurs sens transmettent des informations lacunaires à leur cerveau, qui construit à partir d’elles l’image d’un monde complet. Cahin-caha, ils en tirent des conclusions, se les communiquent, coopèrent, s’efforcent de survivre de leur mieux.

Notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi.

Pourquoi le pourquoi ? D’où surgit-il ?

Le pourquoi surgit du temps.

Et le temps, d’où vient-il ?

De ce que, seuls de tous les vivants terrestres, les humains savent qu’ils sont nés et qu’ils vont mourir.

Ces deux savoirs nous donnent ce que n’ont pas même nos plus proches parents, chimpanzés et bonobos : l’intuition de ce qu’est une vie entière.

Nous seuls percevons notre existence sur terre comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes : un récit.

“Au commencement, le Verbe” veut dire cela : c’est le verbe (l’action dotée de sens) qui marque le commencement de notre espèce.

Le récit confère à notre vie une dimension de sens qu’ignorent les autres animaux. Pour cette raison je mettrai dorénavant, à ce sens-là, une lettre majuscule. Le Sens humain se distingue du sens animal en ceci qu’il se construit à partir de récits, d’histoires, de fictions.

*

L’univers comme tel n’a pas de Sens. Il est silence.

Personne n’a mis du Sens dans le monde, personne d’autre que nous.

Le Sens dépend de l’humain, et l’humain dépend du Sens.

Quand nous aurons disparu, même si notre soleil continue d’émettre lumière et chaleur, il n’y aura plus de Sens nulle part. Aucune larme ne sera versée sur notre absence, aucune conclusion tirée quant à la signification de notre bref passage sur la planète Terre ; cette signification prendra fin avec nous.

A l’instar de la nature, nous ne supportons pas le vide. Sommes incapables de constater sans aussitôt chercher à “comprendre”. Et comprenons, essentiellement, par le truchement des récits, c’est-à-dire des fictions.

Il ne nous suffit pas, à nous, d’enregistrer, construire, déduire le sens des événements qui se produisent autour de nous. Non : nous avons besoin que ce sens se déploie – et ce qui le fait se déployer, ce n’est pas le langage mais le récit. C’est pourquoi tous les humains élaborent des façons de marquer le temps (rituels, dates, calendriers, fêtes saisonnières, etc.) – marquage indispensable à l’éclosion des récits.

Les singes peuvent apprendre des milliers de mots et manipuler tant bien que mal des signes linguistiques, mais ils ne se racontent pas d’histoires.

Ils ne peuvent même pas se dire : “On se retrouve ici demain à la même heure” !

Quand des antilopes arrivent devant un lit de rivière desséché, elles cherchent de l’eau ailleurs ou elles meurent de soif. Les humains, devant le même constat désolant, tout en cherchant de l’eau ailleurs, et avant de mourir de soif, interprètent. Ils prient, dansent, cherchent des coupables, se lancent dans des rituels de propitiation pour convaincre les esprits d’envoyer de la pluie…

Le sens est promu en Sens.

Tout est par nous ainsi traduit, métamorphosé, métaphorisé. Oui, même à l’époque moderne, désenchantée, scientifique, rationnelle, inondée de Lumières.

Car la vie est dure, et ne dure pas, et nous sommes les seuls à le savoir.

*

Réel-réel : cela n’existe pas, pour les humains. Réel-fiction seulement, partout, toujours, dès lors que nous vivons dans le temps.

La narrativité s’est développée en notre espèce comme technique de survie. Elle est inscrite dans les circonvolutions mêmes de notre cerveau. Plus faible que les autres grands primates, sur des millions d’années d’évolution, l’Homo sapiens a compris l’intérêt vital qu’il y avait pour lui à doter, par ses fabulations, le réel de Sens.

C’est ce que nous faisons tous, tout le temps, sans le vouloir, sans le savoir, sans pouvoir nous arrêter.

La vie des primates sur la planète Terre est remplie de dangers et de menaces. Tous les primates tentent de s’en protéger en s’envoyant des signaux. Nous seuls fantasmons, extrapolons, tricotons des histoires pour survivre – et croyons dur comme fer à nos histoires.

Parler, ce n’est pas seulement nommer, rendre compte du réel ; c’est aussi, toujours, le façonner, l’interpréter et l’inventer.

Le réel est sans nom. Le nom “juste” ou “naturel” – d’un objet, acte ou sentiment – n’existe pas.

Aussi loin que l’on remonte dans les étymologies, de mot en mot on ne trouve que d’autres mots c’est-à-dire d’autres signes arbitraires, découpant le monde, construisant leurs objets au lieu de les trouver.

C’est nous seuls qui les avons engendrés. Ils sont réels, puisqu’ils font partie de notre réalité, mais ils ne sont pas “vrais”.

Sans hommes : pas de nom.

Dieu qui nomme les premiers hommes, etc., c’est une fiction. Nous ne sommes pas Sa création, Il est la nôtre.

Dieu ne peut pas être, ailleurs que dans nos histoires. Pour être Dieu il faut parler et pour parler il faut une langue et pour avoir une langue il faut déjà faire partie de l’histoire humaine.

Dieu et les dieux font de fait partie de cette histoire – même s’ils refusent systématiquement de l’admettre.

Votre nom, aussi, est une fiction. Il aurait pu être autre. Vous pouvez le changer. Les femmes en changent souvent. En se mariant, elles passent d’une fiction à une autre.

Le baptême, le mariage : actes magiques.

Toute nomination est un acte magique.

Les êtres humains sont des magiciens qui s’ignorent.

L’argent est une fiction : de petits bouts de papier dont on a décrété qu’ils représentaient l’or. L’or est une fiction. Dans l’absolu il ne vaut pas plus que le sable. La Bourse est une gigantesque fiction.

Les êtres humains sont des alchimistes qui s’ignorent : par leurs fabulations, ils transforment tout en argent c’est-à-dire en or.

Ce ne sont pas des mensonges, car nous y croyons en toute bonne foi. C’est dans notre intérêt d’y croire.

Si le langage se contentait de refléter la réalité, pourquoi chaque langue engendrerait-elle des mots qu’il ne faut pas prononcer ?

Les jurons sont l’une des grandes preuves de l’humanité.

Ordinateurs et chimpanzés sont incapables de mentir, d’écrire de la poésie, de proférer des injures. Trois formes de magie banale et répandue chez nous, qui, toutes, impliquent d’employer à dessein un mot pour un autre.

Raconter : tisser des liens entre passé et présent, entre présent et avenir. Faire exister le passé et l’avenir dans le présent. (Singulièrement : par l’écriture.)

Les autres grands primates vivent dans le présent. Ils peuvent tirer des leçons du passé pour mieux gérer ce présent, mais ils ne se projettent ni dans le passé (surtout celui d’avant leur naissance !) ni dans l’avenir (surtout celui d’après leur mort !).

Du coup, chez eux : nulle angoisse de la mort, nulle nostalgie et nul espoir… tous affects liés à la narrativité, cette manie spécifiquement humaine de doter le réel de Sens.

Le Sens est notre drogue dure. Sous forme d’idéal politique ou religieux, elle est non seulement dure mais pure. Pour s’en procurer, certains iront jusqu’à tuer père et mère, voire à sacrifier leur propre vie (les kamikazes).

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Les grands primates valorisent le groupe auquel ils appartiennent et sont prêts à se battre avec férocité pour le défendre contre d’autres groupes. Ils savent forger des liens, consoler, attaquer, s’entraider, se trahir… En un mot, ils connaissent l’empathie et sont capables de se mettre à la place d’autrui – capables, donc, comme nous, de cruauté et de compassion. Ce qui est spécifiquement humain, ce n’est pas d’être gentil ou méchant, cruel ou compatissant, c’est de se dire qu’on l’est pour quelque chose ; or cette chose (religion, pays, lignée) est toujours une fiction.

*

Qu’apporte donc l’entrée de l’Homo sapiens dans le temps, dans le Sens ? Ceci, que n’ont pas les singes : un soi.

Moi, je est une fiction.

La vérité (surprenante !) est qu’il est plus facile de se mettre à la place d’autrui qu’à la sienne. Pour se mettre à la place d’autrui, on n’a pas besoin de narrativité. Pour se mettre à la sienne, si. La différence entre les singes et nous est exactement la différence entre l’intelligence et la conscience. Entre le fait d’exister et le sentiment d’exister. Entre “veux faire ça” et… “pourquoi suis-je là ?”

La conscience, c’est l’intelligence plus le temps, c’est-à-dire : la narrativité.

Elle s’absorbe en même temps que le langage. Ce n’est pas : d’abord j’apprends les mots individuels, ensuite j’apprends à les enchaîner en des histoires ; c’est… moi, je : déjà toute une histoire !

Fœtus humain, fœtus chimpanzé : identiquement lovés dans le ventre de leur mère ; identiquement expulsés, nettoyés, nourris et soignés par leur mère. Mais à leur rejeton les parents chimpanzés ne donnent pas un nom, ne chantent pas Fais dodo, Colas mon p’tit frère, ne disent pas Mon bébé, mon petit bébé chéri, n’apprennent pas sa généalogie.

Le petit humain apprendra à dire moi, je ; le petit chimpanzé, non.

En pénétrant dans notre cerveau, les fictions le forment et le transforment. Plutôt que nous ne les fabriquions, ce sont elles qui nous fabriquent – bricolant pour chacun de nous, au cours des premières années de sa vie, un soi.

On ne naît pas (un) soi, on le devient. Le soi est une construction, péniblement élaborée. Loin d’être toujours-déjà là, en attente de s’affirmer, c’est d’abord un cadre vide et ensuite une configuration mobile, en transformation permanente, que l’on ne fixe que par convention.

Pour disposer d’un soi, il faut apprendre à fabuler. On l’oublie après, commodément, mais il nous a fallu du temps, et beaucoup d’aide, pour devenir quelqu’un. Il nous a fallu des couches et des couches et des couches d’impressions reliées en histoires. Chansons. Contes. Exclamations. Gestes. Règles. Socialisation. Propre. Sale. Dis pas ceci. Fais pas cela. Bing, bang, bong.

C’est cela, l’humanisation. C’est grâce à elle que, seulement petit à petit, adviendra le moi, je. Ses souvenirs seront eux aussi organisés en récits.

Le soi est une donne chromosomique sur laquelle sont accrochées des fictions.

Donc : pas deux soi identiques (même avec le clonage), car pas deux séries de fictions identiques.

Devenir soi – ou plutôt se façonner un soi – c’est activer, à partir d’un contexte familial et culturel donné, toujours particulier, le mécanisme de la narration.

*

Ceux qui disent : “Comme c’est étrange” (ou “comme c’est regrettable” ou “comme c’est incroyable” ou “comme c’est injuste”) que l’on ne se souvienne pas de la petite enfance… ne savent pas ce qu’est un être humain.

Pas de souvenirs de la petite enfance car pas encore de soi sur qui accrocher des fictions. Notre façon d’enregistrer le monde était alors si différente qu’elle est devenue pour nous, adultes, illisible. On ne peut que la deviner à travers les traces fugitives qui en remontent : rêves, œuvres d’art, maladies mentales.

Notre mémoire est une fiction. Cela ne veut pas dire qu’elle est fausse, mais que, sans qu’on lui demande rien, elle passe son temps à ordonner, à associer, à articuler, à sélectionner, à exclure, à oublier, c’est-à-dire à construire, c’est-à-dire à fabuler.

On dit bien : “Raconte-moi l’histoire de ta vie”, car raconter une vie est impossible (même après l’âge de six ans, quand le moi, je est là, bien installé avec ses souvenirs propres).

Tolstoï, dans sa jeunesse, a une fois tenté d’écrire L’histoire de la journée d’hier et a abandonné au bout de quelque deux cents pages, ayant compris qu’il s’était fixé un objectif impossible.

Je jure de dire toute la vérité ? Il nous est loisible de dire des choses vraies, mais non la vérité, et surtout pas toute, même au sujet de ce qui s’est passé au cours des cinq dernières minutes dans le lieu où nous nous trouvons. On ne peut la dire car elle est infinie. Pour rester soi, on doit en oblitérer presque tout.

Chaque infime détail de votre expérience entre la vie et la mort requerrait une infinité de temps si vous deviez l’expliquer exhaustivement. Ainsi, pour me faire comprendre qui vous êtes, pour me raconter “l’histoire de votre vie”, non seulement vous oubliez des millions de choses mais vous laissez de côté des millions d’autres. Forcément, vous choisissez les événements que vous estimez les plus saillants, ou pertinents, ou importants… et vous les agencez en récit.

Vous fabulez, en toute innocence. Par les mêmes procédés qu’emploient les romanciers, vous créez la fiction de votre vie.

Le récit d’enfance (comme le récit de rêve) fournit aux psychanalystes un terrain d’élection pour étudier la démarche narrative, le style de chaque patient. Peu ou pas de faits vérifiables ; pas de contrôle possible ; quartier libre à l’interprétation !

Freud écoutait, médusé, le roman familial de ses patients. Sa découverte, immense : ce qui est déterminant est ce qui fait Sens pour le sujet, et seulement cela.

Tous, nous échafaudons des romans pour raconter notre séjour sur terre. Mieux : nous sommes ces romans ! Moi, je est ma façon de (conce) voir l’ensemble de mes expériences.

La conscience n’est rien d’autre que le penchant prononcé de notre cerveau en faveur de ce qui est stable, continu, raisonnable et racontable.

Quand le moi romancier défaille, n’arrive plus à conduire efficacement (et imperceptiblement) son travail de construction, d’ordonnance, d’invention, d’exclusion, d’interprétation, d’explication, etc., “la réalité” devient du n’importe quoi.

Dans les stades ultimes de la maladie d’Alzheimer, par exemple, nous continuons de parler, mais nous cessons d’interpréter. La personne est vivante, mais l’histoire de sa vie est terminée.

*

Où est le réel humain ? Dans les fictions qui le constituent.

Personne n’est responsable de ces fictions ; elles ne sont pas l’effet d’un complot des puissants contre les impuissants ; personne n’a pris la décision de les élaborer. Elles imprègnent notre monde de part en part. Dire d’un monde qu’il est humain, c’est dire qu’il est imprégné de fictions de part en part.

Quand je dis fictions, je ne dis pas de l’air. Je ne dis pas, comme ce gros bras transpirant et ahanant qui a trimballé, une journée durant, mes dizaines de cartons de livres d’un appartement à l’autre : “Des bulles, tout ça ! Pouf !”

Quand je dis fictions, je dis réalités humaines, donc construites.

J’en vis aussi, comme tout le monde.

Les Huns, les Mongols, les nazis, les membres du NKVD – barbares du Nord et du Sud, d’hier et d’aujourd’hui – étaient fermement convaincus de vivre dans le réel, alors que leur tête bourdonnait de mythes (historiques, biologiques, scientifiques) pour rationaliser, justifier et glorifier leurs déprédations, leurs massacres, leurs spoliations, leurs bains de sang.

Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière.

Pour nous autres humains, la fiction est aussi réelle que le sol sur lequel nous marchons. Elle est ce sol. Notre soutien dans le monde.

Aucun groupement humain n’a jamais été découvert circulant tranquillement dans le réel à la manière des autres animaux : sans religion, sans tabou, sans rituel, sans généalogie, sans contes, sans magie, sans histoires, sans recours à l’imaginaire, c’est-à-dire sans fictions.

Elaborées au long des siècles, ces fictions deviennent, par la foi que nous mettons en elles, notre réalité la plus précieuse et la plus irrécusable. Bien que toutes tissées d’imaginaire, elles engendrent un deuxième niveau de réalité, la réalité humaine, universelle sous ses avatars si dissemblables dans l’espace et dans le temps.

Entée sur ces fictions, constituée par elles, la conscience humaine est une machine fabuleuse… et intrinsèquement fabulatrice.

Nous sommes l’espèce fabulatrice.

 

Extrait de L’espèce fabulatrice, Nancy Huston

L'espèce fabulatrice

Ils disent, par exemple: Apollon. Ou: la Grande Tortue. Ou: Râ, le dieu Soleil. Ou: Notre Seigneur, dans Son infinie miséricorde. Ils disent toutes sortes de choses, racontent toutes sortes d’histoires, inventent toutes sortes de chimères.

C’est ainsi que nous, humains, voyons le monde : en l’interprétant, c’est-à-dire en l’inventant, car nous sommes fragiles, nettement plus fragiles que les autres grands primates.

Notre imagination supplée à notre fragilité. Sans elle – sans l’imagination qui confère au réel un Sens qu’il ne possède pas en lui-même – nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures.

 

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