La participation consciente – Bilan

En août 2016, j’ai décidé d’expérimenter la participation consciente pour la rémunération des services et produits que je propose.

La participation consciente est un modèle économique mis en place par l’Université du Nous, issu de ses recherches dans le domaine de nouvelles formes d’économies (économie du don, du partage, collaborative…).

Les raisons de ce choix

Enrichir le monde, ajouter à sa beauté, servir mon propre bien-être et celui de tous les êtres vivants. Tels sont les idéaux auxquels j’aspire et vers lesquels tendent mes activités. A travers l’accompagnement individuel, la formation, le conseil ou des créations, je souhaite contribuer à embellir le monde, répondre à mes désirs profonds en servant les autres.

Le choix de la participation consciente me semblait naturel. Il me permettait de mettre mes compétences à la disposition du plus grand nombre, d’échanger des richesses en conscience et de contribuer à l’émergence du système économique auquel j’adhère et dans lequel je souhaite inscrire mes relations avec les autres.

Ce modèle incite à une solidarité entre cette communauté que je rêvais de voir se constituer… Tous mes clients connaissent mon engagement bénévole et savent que j’accompagne gratuitement des individus et des associations qui n’ont pas les moyens de me payer. Je pensais que les plus aisés pourraient contribuer et soutenir ces projets, occasionnellement, en payant un peu plus, pour compenser et pour me permettre de continuer à les mettre en œuvre.

Enfin, par cette forme de paiement, je souhaitais amener un questionnement et une réflexion sur :
  • notre mode de consommation,
  • nos besoins essentiels ou superficiels,
  • notre façon de contribuer au monde à travers ce que nous dépensons,
  • la manière dont nous rétribuons le travail des autres et celle dont notre travail l’est,
  • les relations que nous entretenons avec nos fournisseurs et nos prestataires de services et, par extension, avec tous ceux qui nous entourent pour envisager nos liens dans un cadre plus grand que celui du simple échange monétaire,
  • le style de vie que nous menons et celui que nous aimerions avoir…

J’ai eu l’occasion de discuter de tous ces points. Les échanges ont été passionnants et enrichissants mais n’ont malheureusement été que rarement traduits en actes. Les montants estimés et versés par mes clients restaient, en général, très en-dessous des prix conventionnels.

J’ai expérimenté cette forme de rémunération pendant plus d’un an. Cela m’a permis de prendre conscience de beaucoup de choses.

Les comportements des clients

J’ai longtemps réfléchi à ce que je n’ai pas su faire ou expliquer à mes clients, à leur avidité, à leur manque d’implication… J’ai eu l’occasion, cette année, d’observer toute sorte de comportements absurdes et irrationnels :

  • 100 dh pour un atelier de 3h et, à ce jour, aucun complément de paiement.
  • 0 dh pour une séance, jamais payée à ce jour.
  • 1 700 dh pour 4 tableaux, 1 porte-bijoux, 3 sacs et 1 atelier. La personne, en novembre 2016, a dit, en me remettant l’argent, qu’il s’agissait d’une avance. J’attends toujours le solde…
  • Une séance payée en fruits secs et en chocolat. La personne se justifie en m’expliquant que l’argent n’est pas important pour moi. J’ai rectifié mais elle n’a tout de même pas réglé sa séance.
  • 300 dh la séance de 2h et 400 dh la séance de 4h.
  • 600 dh pour une séance de 2h minimum. La personne m’explique qu’elle paie le minimum, qu’elle s’est renseignée et que 300 dh / heure est le prix minimum d’une séance chez un psy.
    1. Je ne connais aucun psy qui coûte 300 dh/h mais certaines personnes qui se sont concertées en connaissent visiblement…
    2. Les séances durent 2h minimum et nécessitent une préparation. Il n’est jamais venu à leur esprit de payer le temps supplémentaire…
  • Une personne m’annonce, en début de séance : « je n’ai pas d’argent pour toi aujourd’hui. J’avais la flemme de m’arrêter au guichet. ». Le dit guichet est situé à moins de 100m !
  • Une autre me dit : « je n’ai pas assez d’argent. J’ai invité mes collègues à déjeuner. »…
  • Plusieurs me demandent continuellement, quel prix payer, à la fin de chaque atelier ou lorsqu’ils achètent quelque chose…

Au départ, j’avais prévu une boîte pour recevoir la participation de chacun. Je partais du principe que mes clients, qui avaient adhérer à ce modèle puisque je le leur avais expliqué lors de notre première rencontre, me faisaient confiance pour les accompagner et partager leurs secrets, je pouvais donc leur en témoigner en leur confiant la gestion de la caisse.

Début janvier, j’ai retiré la boîte et expliqué la situation. Je tenais à la participation consciente et je souhaitais de tout mon cœur que l’argent ne soit pas un frein pour bénéficier d’un produit ou d’un service. Le fait de ne pas être suffisamment rémunérée m’obligerait à cesser mon activité et nous pénaliserait tous. Moi parce que je ne pourrai plus exercer un travail que j’aime et mes clients qui se disent très satisfait de mon travail parce qu’ils ne pourront plus en bénéficier.

Certains ont augmenté le montant de leur participation sans que celui-ci atteigne les prix du marché conventionnel ou tienne compte du temps des séances et du coût de revient des produits. D’autres clients qui se connaissent, ont en visiblement discuté entre eux. Le prix de la séance est passé de 400 à 600 dh mais pas pour longtemps. Ils ont ensuite diminué le prix. Seule une personne continue à payer 600 dh la séance.
Aucune n’a pensé à compenser le manque à gagner des achats précédents. Aucune n’a jamais payé plus de 600 dh lorsque la séance dure plus de 2h.
Deux personnes seulement ont demandé le coût de revient des produits qu’elles ont achetés.

Certaines mentaient pour se justifier en affirmant avoir parfois payé moins mais toujours compensé par la suite ; ou encore avoir payé un certain prix plus élevé que ce qu’elles versaient, en réalité.

J’avais espéré que le temps et nos discussions amèneraient plus de conscience mais j’ai dû me rendre à l’évidence : la situation ne changera pas. La participation consciente a été comprise comme une dispense de rétribution. Mes clients me paient le minimum ou très en-dessous des prix conventionnels bien qu’ils les connaissent très bien puisqu’ils ont recours à des prestations similaires.
En un an, seule une personne a fait preuve de générosité et de solidarité. Alors que sa séance a été offerte par une de ses amies, elle a tenu à la payer tout de même parce qu’elle avait prévu de le faire. Deux autres paient leurs achats au prix juste par rapport à leurs moyens.
Les prises de conscience

« Le voleur qui vous vole a raison. C’est vous qui avez tort de vous laisser voler. » Norbert Zongo

Cette phrase me revenait souvent à l’esprit, dernièrement, à la fin de chaque séance. Elle me renvoyait à ma responsabilité dans cette situation que j’ai créée. Lorsque les clients me remettaient l’argent en baissant les yeux. J’avais envie de leur demander :
  • pourquoi baisses-tu les yeux ? que cherches-tu à fuir ?
  • pourquoi poses-tu l’argent sur la table au lieu de me le remettre ?
  • pourquoi paies-tu si peu ?
  • pourrais-tu te mettre à ma place et analyser ton comportement de mon point de vue ?
  • à ma place, que ferais-tu ? continuerais-tu à t’offrir le même produit ? le même service ? à t’accompagner ?

Je n’ai rien dit. J’ai pris l’habitude de n’agir que lorsque je suis face à des évidences. Je ne fais rien tant que je suis dans l’incertitude. Ne sachant que faire, les premiers temps, et ne me résignant pas à abandonner mes principes, j’ai questionné mon engagement, remis en cause ma motivation et mes valeurs. J’ai trouvé la force de continuer à offrir le meilleur et celle d’admettre mes limites et de faire des pauses lorsque je ne le pouvais plus.

Ensuite, considérant que je me suis engagée envers les personnes que j’accompagne, j’ai décidé de fixer un tarif pour les nouveaux clients et de garder le même modèle pour les anciens. Et comme la situation m’était encore difficile, j’avais conscience qu’elle avait encore des choses à m’enseigner et que je devrais certainement changer une pratique, une croyance…

L’évidence m’est venue au moment où une cliente me paie, je réalise qu’elle venait de bénéficier de 2h30 d’accompagnement et que je lui ai donné de l’argent, en plus ! Le tarif conventionnel d’un psy est de 400 dh/h minimum. Cette personne aurait dû, si j’appliquais une tarification conventionnelle, me payer 1000 dh, elle m’en a donné 450 dh.
D’un coup, tout s’est éclaircit ! J’ai offert 2h30 d’accompagnement, 1h de temps de préparation de la séance et 550 dh à cette personne qui a largement les moyens de me verser une juste rémunération de mon travail ! Je réalise, que depuis plus d’un an, je donne un service ou un produit et de l’argent à des personnes qui n’ont en pas besoin.

Si je connaissais très bien les raisons du choix de ce mode de rémunération, je n’en voyais aucune de continuer à payer mes clients pour bénéficier de mon travail au nom d’un engagement.

La participation consciente est et restera une conviction et un idéal auquel j’adhère entièrement. Toutefois, appliquée à mes activités et surtout à l’accompagnement individuel, je dois en reconnaître les limites et admettre qu’elle ne rend service ni à moi, ni à mes clients. Ce n’est pas ce mode de paiement qui est en cause mais mes clients et moi. Cette forme de paiement nécessite de la conscience et la volonté d’opérer un changement individuel et collectif.
Si les personnes que j’accompagne sont animées par une volonté de changement individuel, elle reste fragile et incertaine. Changer nécessite un solide engagement. Le fait que la contrepartie financière soit faible, ne les incite pas à s’impliquer.

 

« Tout ce qui a un prix n’a pas de valeur. » Nietzche

Mes clients font partie d’un monde qui pense le contraire. Tout ce qui a un prix, a de la valeur. Plus le prix est élevé et plus la valeur est supposée grande. Les psy l’ont bien compris !

L’absence de tarification ajoutée à ma façon de concevoir l’accompagnement individuel et la relation d’aide ont produit cette situation.
Je ne suis pas une adepte des démarches qui impliquent une distance entre l’accompagnateur et l’accompagné. Je rejette toutes les formes d’accompagnement, plus ou moins spectaculaires, qui enlèvent aux individus leur souveraineté. Mon travail consiste précisément à leur faire prendre conscience de leur pouvoir. Mon approche se veut humble et conviviale.
J’accompagne mes clients et n’ai rien à leur imposer. Je les rejoins là où ils se trouvent pour pouvoir mieux les aider et les amener à changer de regard et à relire leur vie différemment en y ajoutant du sens et un but conforme à leurs aspirations profondes.

Cet accompagnement, je le veux chaleureux, personnalisé, joyeux et flexible. Je considère que mes clients et moi sommes privilégiés de pouvoir consacrer du temps à la connaissance de soi et à la réalisation de nos rêves.

Tout ceci a favorisé les comportements de mes clients. Les retards, les annulations et reports de séances sont fréquents. Beaucoup disparaissent une longue période pour réapparaître lorsqu’ils traversent une épreuve difficile.
Mon attitude amical crée la confusion dans leur esprit. Beaucoup, me considèrent comme une amie sans que cela ne soit réciproque et sans que leurs comportements ne soit véritablement amicaux.
Les deux autres prérequis de la participation consciente sont la conscience et la volonté de cheminer vers un changement individuel et collectif qui sont absents chez quasiment tous mes clients.
J’admets, là encore, ma responsabilité. J’ai exigé de personnes qui ne se connaissent pas bien, qui n’ont presque aucune conscience de la place qu’elles voudraient occuper dans le monde et qui me consultent précisément pour retrouver cette connaissance et cette conscience, qu’elles se comportent de manière consciente en déterminant le montant de leur paiement !

J’ai fait preuve d’un manque de discernement ou d’un excès de confiance en leurs aptitudes. Les deux, sans doute…

Je me rends compte que cette façon de faire a probablement retardé mes clients dans les changements qu’ils auraient pu opérer. Elle ne rend service ni à mes clients, ni à moi.
Rendre service à mes clients c’est, en plus de la qualité de l’accompagnement, faire en sorte de faciliter et de renforcer leur engagement envers une transformation individuelle puis collective et un élargissement de conscience.
Me rendre service c’est percevoir les fruits de mon travail pour me permettre de subvenir à mes besoins et continuer à contribuer à des projets qui me tiennent à cœur.

La tarification et la mise en place de règles permettront de répondre à cela.

Les bénéfices
Au-delà du modèle économique qu’elle désigne, la participation consciente représente, pour moi, une vision beaucoup plus large. Elle traduit la manière dont je souhaite participer au monde, en conscience.
Cette expérience n’a pas été un succès uniquement sur le plan financier. Elle a été un trésor d’enseignements pour mon évolution personnelle et pour beaucoup de personnes autour de moi.
Chacun de mes clients a été un maître difficile mais formidable pour lequel j’éprouve beaucoup de gratitude et de reconnaissance parce qu’il nous a permis de vivre cette expérience.
Chacun m’a permis de me détacher d’avantage du résultat et de me concentrer sur mon activité.
Chacun, à sa façon, m’a enseigné l’humilité. Celle de m’en remettre entièrement aux autres et d’accepter, en les remerciant, le peu de valeur qu’ils accordent à mon travail. Et celle de réaliser et d’admettre mes manquements.
Chacun m’a permis de dépasser encore plus mon égo en ne déterminant pas ma valeur et celle de mon travail par le montant du paiement reçu.
Chacun m’a questionnée sur ma légitimité, la valeur que je m’accorde, mes peurs et mon insécurité liées à l’argent. Cette année, j’ai pu clarifier d’avantage ma relation à l’argent, mes angoisses au sujet du futur…

J’ai pu, grâce à cette expérience, cultiver encore plus ma foi en moi, en la vie. J’ai gagné en confiance et acquis la certitude de mener la vie que je veux. Je continuerai à enseigner, à conseiller, à accompagner, à créer et à partager… mais différemment.

Pour la quasi-totalité de mes activités, j’ai fixé un prix et des règles. J’ai abandonné la participation consciente et la réserve uniquement à ceux qui n’ont pas de revenus et/ou d’activité rémunérée. Je ne laisse plus la poursuite d’un idéal nuire à des projets plus grands. Les miens et ceux que mes clients pourraient réaliser s’ils parvenaient à être pleinement eux-mêmes.

Il m’appartient de continuer à œuvrer bénévolement pour des causes que j’ai envie de soutenir et pour des individus qui manquent de moyens financiers.

Il m’appartient de continuer à offrir au monde ma participation conscience !

© Photo Stéphane Tampigny

 

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